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Vers une architecture… jurisprudentielle • Hector Docarragal Montero

Texte

Architecte et docteur, Hector Docarragal Montero replace la Preuve par 7 et la démarche documentaire de l’Ecole du terrain dans l’histoire longue du rapport des architectes avec la norme – qui jouent avec elle bien plus qu’ils ne se jouent d’elle, produisant ainsi des jurisprudences. Mettant en parallèle, à l’échelle d’un siècle, expérimentations architecturales et évolution des cadres normatifs, il fait droit à l’imagination juridique de projets et de philosophies alternatives qui ont participé d’une redéfinition de la création en architecture.

Hector Docarragal Montero

« La discussion sur la norme est une discussion permanente. »1, Jean-Pierre EPRON, 1981, L’architecture et la règle, p. 11

Liminaire : Faire norme par le biais de l’expérimentation.

« L’architecture ne se compare pas à l’ingénierie ; elle est plus complexe et ambiguë, plus difficile à concevoir et à organiser, bien que peut-être moins ardue à faire ». C’est ainsi qu’Anton Capitel, architecte et professeur espagnol, décrit le travail de conception architecturale. Contrairement aux sciences exactes, l’architecture « ne se plie ni à des formules ni à des critères simples ». En revanche, elle relève d’un rapport dialectique, inventif, voire problématique, entre trois principes fondamentaux de conception définis par Vitruve : le Firmitas (solidité), l’Utilitas (fonctionnalité) et le Venustas (beauté). En cherchant à satisfaire ces principes diverses, l’architecture n’offre pas une réponse « univoque » ou « mathématique »2, à des notions comme celles de norme, de stabilité et de performance. Dans le domaine de la création, avertit Anton Capitel, « quiconque aspire à s’appuyer sur des idées scientifiques qui rejettent les contradictions, les ambiguïtés et les incohérences — caractéristiques intrinsèques de notre domaine imparfait — ne devrait pas s’y aventurer »3.

Dans le contexte environnemental actuel, où la production des bâtiments est influencée par une complexité croissante de variables scientifiques, énergétiques, sociales et normatives cette réflexion liminaire interroge le travail de conception. Celui-ci évolue dans un cadre de plus en plus réglementé, sous l’effet de normes imposées par divers dispositifs législatifs visant à renforcer l’efficacité. Depuis les lois et mesures issues du Grenelle de l’environnement (2009-2010) jusqu’à l’adoption de la Loi de Transition Énergétique pour la Croissance Verte (LTECV) et de la Stratégie Nationale Bas-Carbone (SNBC) en 20154, en passant par la validation de la réglementation environnementale RE 2020 en 2022, ces cadres réglementaires constituent désormais le principal mode d’évaluation de la performance environnementale des bâtiments. Si cette évolution confère un rôle central aux ingénieurs, elle place cependant les architectes et urbanistes dans un environnement réglementaire ambigu et instable, remettant en question certains principes fondamentaux de l’architecture, pourtant essentiels à la recherche de solutions durables en construction. Par ailleurs, au-delà de ces normes environnementales souvent issues d’accords internationaux et difficiles à adapter aux contextes écologiques locaux, il est crucial de reconnaître la capacité des concepteurs – architectes, urbanistes – ainsi que des usagers à proposer des réponses inventives, expérimentales, parfois complexes et problématiques.

Aujourd’hui, sur le terrain, le bâtiment se conçoit et se construit dans une réalité plurielle, façonnée par un enchevêtrement de chaînes de production et de négociations entre acteurs publics et privés. À la croisée de l’action citoyenne et des grands concours publics, ces dynamiques se distinguent par une volonté d’innover et une véritable « envie de faire »5, revendiquant une plus grande liberté d’action dans la mise en œuvre de solutions durables. Elles ne s’opposent pas au contrôle public, mais appellent à une plus grande souplesse dans l’articulation entre le savoir-faire institutionnel et les compétences expérimentales du projet architectural. Bien que soutenues par des dispositifs publics, ces initiatives collectives, aux objectifs variés et mobilisant des ressources hétérogènes, nécessitent des ajustements ainsi qu’une redéfinition des rôles. En l’absence d’un cadre réglementaire adapté, elles se structurent de manière intuitive sur le terrain expérimental afin d’accélérer les phases opérationnelles. Ainsi, en marge des cadres normatifs en vigueur (PLU, CCH, NF/DTU), ces projets cherchent à transformer la complexité des lieux expérimentaux en véritables outils de conception. On pense, par exemple, à la Ferme du Rail (2014), réalisés par les architectes de la Société Coopérative de Production (SCOP) Grand Huit, à la rénovation de la Grande Halle Colombelles réalisée par l’architecture Encore Heureux (2020) ainsi qu’aux projets d’occupation temporaire « Les Grands Voisins », menés par les associations Yes We Camp et Plateau Urbain à Paris entre 2015 et 2020.

Face à ces enjeux, l’État a récemment souligné l’urgence de réviser les cadres réglementaires, jugés complexes et redondants, qui freinent la mise en œuvre de cette richesse architecturale et urbaine sur le terrain expérimental. La promulgation des lois LCAP (Loi relative à la liberté de création, à l’architecture et au patrimoine, 2016), ESSOC (État au service d’une société de confiance, 2018) et ELAN (Évolution du logement, de l’aménagement et du numérique, 2018) en témoigne. Notamment, le dispositif dérogatoire de la loi ESSOC, connu sous le nom de « solution d’effet équivalent » (SEE), tout comme les ATex et les Avis Techniques dans le domaine des normes, légitiment finalement le débat public actuel sur la nécessité de renforcer un cadre expérimental permettant d’envisager autrement la performance environnementale, au-delà du carcan des normes en vigueur. Cependant, plutôt que de chercher à légiférer sur ces pratiques architecturales et urbaines échappant aux cadres réglementaires traditionnels, l’idée de création architecturale (Capitel, 2015) invite à repenser le processus réglementaire lui-même, historiquement centré sur le contrôle et la protection, par le biais de l’expérimentation.  

Depuis 2018, « La Preuve par 7 », projet à l’initiative de Patrick Bouchain6, offre un éclairage sur cette question. Selon l’architecte : « Avec la Preuve par 7, je voulais démontrer que l’évolution de la loi LCAP, fondée sur la liberté de création, vers la loi ESSOC n’était pas applicable sur plusieurs échelles du territoire »7. Ainsi, La Preuve par 7 se présente comme un démonstrateur alternatif des méthodes dérogatoires de l’approche législative, jugée « techniciste » et « contraignante »8 par Patrick Bouchain. La méthode expérimentale que La preuve par 7 propose explore un cadre inédit pour la conception des projets d’architecture et urbain. Des concepts originaux tels que la permanence architecturale (Ensemble à Boulogne-sur-Mer en 2005), la maîtrise d’usage (Hôtel Pasteur à Rennes en 2013) ou encore le mandat patrimoine (ancien collège jésuite à Billom 2023) dévoilent de véritables outils de conception. Ces nouvelles « manières de faire » du projet architectural, loin d’être aléatoires, dévoilent une efficacité avérée sur le terrain grâce à une sorte jurisprudence inventive, qui articule précédents juridiques, acteurs, techniques et expérimentations souvent fragmentées dans leurs domaines respectifs. En 2022, La Preuve par 7 a lancé une plateforme en ligne intitulée École du terrain, destinée à faire le bilan des nombreuses expérimentations menées ces dernières années.

Cet article interroge la pertinence de ce cadre singulier de jurisprudence issu du terrain expérimental, dont les projets de La Preuve par 7 constituent une vitrine exemplaire. Ce mode d’action peut-il représenter une alternative opérationnelle à l’élaboration de normes principalement orientées par une vision techniciste et bureaucratique des enjeux environnementaux ? À rebours de ces logiques normatives, ces nouvelles « nouvelles manières de faire » seraient-elles en mesure de proposer une méthode synthétique à l’action expérimentale qui soit plus pragmatique, mieux adaptée à la complexité croissante des défis écologiques, techniques et sociaux sur le terrain ? Pour tenter de répondre à ces questions, nous proposons un voyage mêlant approche historique et enquête ethnographique. Dans un premier temps, cette démarche s’attache à retracer la généalogie de cette jurisprudence inventive dans le prolongement historique des pratiques architecturales, confrontées à un cadre normatif souvent lourd et contraignant. Dans un second temps, l’analyse des pratiques mises en œuvre au sein de l’École du terrain permettra de dégager un socle empirique à même d’interroger les principes à l’origine des lois, des normes, et des cadres globalisants qu’elles instaurent. Ce travail portera ainsi sur les processus de création architecturale ancrés dans les besoins concrets, les savoir-faire locaux et les négociations quotidiennes sur le terrain.

Être dépositaires d’une histoire de pionniers

Tout d’abord, il est essentiel de saisir l’essence généalogique de cette « jurisprudence » inventive que les projets de l’« École du terrain » mettent en lumière sur le terrain. « Depuis toujours, les hommes ont défini des règles et des lois pour vivre ensemble, que chacun intègre culturellement sans avoir besoin de les lire ou de les subir, parce qu’elles sont compréhensibles par tous » (Patrick Bouchain, 2017). Les règles évoquées par Patrick Bouchain tirent leur essence de l’expérience des projets, où les décisions sont prises de manière intuitive et négociée entre les parties prenantes. Elles reposent sur un savoir empirique façonné par la pratique quotidienne, une source d’information pragmatique qui a toujours guidé les chantiers d’architecture. Cela nous ramène à un retour fondamental aux principes de la conception architecturale, aux savoir-faire et à l’intelligence collective, des éléments historiques ayant structuré et orienté la pratique architecturale.

Historiquement, dans le domaine de la création architecturale, la « norme » s’est assimilée à un travail de modulation géométrique et de perfectionnement des proportions duquel émane une expression formelle au-delà des contraintes physiques. Jean-Nicolas-Louis Durand (1760-1834) décrit cette expression en architecture comme l’« art de produire et de porter à la perfection tout édifice quelconque »9 à partir des « règles » de composition. Selon l’étymologie latine, les termes regula, « règle servant à mettre droit, à mettre d’équerre »10 et norma, « équerre, angle droit »11, convergent sur un même outil servant à tracer des perpendiculaires, normalis. Plus largement selon Vitruve (S Ie A. JC.), la norme converge sur un modèle idéal d’ordonnancement d’origine divine12. À ce titre, Jean-Nicolas Ledoux dit que l’« homme du monde indique ses besoins ; souvent il les indique mal, l’Architecture les rectifie »13. Sur cette idée supérieure, la pratique architecturale a historiquement défini un modèle d’ordonnancement provenant du domaine de la géométrie s’érigeant comme un idéal incontesté d’harmonisation et de stabilité pendant l’Antiquité et le XVe, XVIe, XVIIe siècle. Au Quattrocento italien la publication de grands traités d’architecture de la Renaissance va pourtant désacraliser cet idéal en Europe. Dans De re Aedificatoria (1485) Leon Battista Alberti ne représente plus la « norme » comme un archétype divin mais comme un modèle empirique, constructif et négocié sur le terrain de l’édification. Sur le terrain, la regula de Vitruve se confronte à une réalité empirique qui façonne l’architecture.

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Vitruve, « Rosenwald Vitruvius De architectura libri deci », Como, 1521
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Alberti, « De Re Aedificatoria », 1485
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Durand « Précis des léçcons d’architecture », 1819-1821, extrait du plate 20.

En France, le terme règle de l’ « art »14 ou règle de « savoir-faire » désigne un ensemble de pratiques de terrain affinées par l’expérience. Contrairement aux grands traités de la construction et de l’architecture, ces règles ne reposent pas sur un référentiel écrit directement lié « au processus d’élaboration » (Penneau, 1988 : 134). Leurs énoncés demeuraient souples et adaptatifs, visant à atteindre un objectif technique précis que les apprentis assimilaient oralement au sein de leur corporation d’artisans. Depuis le Moyen Âge, ces règles structuraient ainsi la transmission des savoir-faire traditionnels sur les chantiers, perpétuant la maîtrise des techniques manuelles et garantissant une utilisation optimale des matériaux, sans qu’une formalisation écrite préalable ne soit nécessaire. Cependant, avec le temps, l’intensification des échanges commerciaux a entraîné un contrôle accru des pratiques artisanales et une systématisation des « règles de l’art » sur les chantiers. Cette systématisation s’est appuyée sur une révision objective des connaissances empiriques15, favorisée par les logiques de rationalisation développées au XVIIIe siècle16 et par l’essor des sciences statistiques. Par ailleurs, l’accumulation progressive de décisions judiciaires tranchant des litiges liés à des pratiques controversées a contribué à l’élaboration d’une jurisprudence précisant les domaines d’application des règles de l’art dans le secteur de la construction. Celles-ci ont alors acquis une valeur juridique encadrée et contraignante17, s’éloignant de leurs origines expérimentales et spontanées sur le terrain. Au cours du XIXe siècle, en lien avec l’essor de l’industrialisation et l’introduction de nouveaux matériaux industriels tels que le verre, le fer et le béton, le terme « art » associé à ces règles tend à être remplacé par celui de « technique ». Cette évolution entraîne finalement une remise en question des règles traditionnelles de l’art, autrefois seules garantes des savoir-faire techniques sur le terrain, au profit de règles et de normes techniques codifiées.

Au XXe siècle, l’essor de la normalisation technique, touchant tous les aspects de la vie quotidienne, relègue définitivement au second plan le rôle prépondérant des règles de savoir-faire sur les chantiers d’architecture. En France, en 1926, à une époque où les architectes modernes s’intéressent aux principes de la standardisation (1er CIAM, 1928), les industriels du secteur de l’électricité fondent l’Association française de normalisation (AFNOR). Leur objectif est alors de systématiser l’élaboration des normes et de promouvoir une harmonisation technique des produits. Contrairement aux règles de l’art et aux savoir-faire, progressivement supplantés par des réglementations juridiquement encadrées, les normes techniques se distinguent par leur flexibilité d’application sur le chantier. Elles s’imposent ainsi comme la référence incontournable dans le domaine de la construction, notamment au cours des vastes programmes et chantiers de la Reconstruction en France. Plusieurs réalisations emblématiques illustrent cette période de renouveau technique et conceptuel, notamment la production en série des Unités d’Habitation conçues en portiques en béton par Le Corbusier18 ou encore le projet des Grand’Mare à Rouen de l’agence Marcel Lods, Paul Depondt et Henri Beauclair  (1969) de portiques industriels en acier. Face à la domination des normes fortement industrialisées dans l’avant-garde architecturale, il est néanmoins pertinent de s’interroger sur la place, semble-t-il marginale, des savoir-faire empiriques sur les chantiers. Ces réalisations avant-gardistes résultent-elles uniquement d’une assimilation systématique des impératifs réglementaires propres aux commandes publiques, ou reflètent-elles une approche architecturale plus complexe et expérimentale, soucieuse des expériences et des usages quotidiens de normes techniques ?

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Lods, Depondt et Beauclair, « Grand’Mare », 1969, Rouen. La production industrielle en série des portiques en usine, combinée à un montage manuel sur site, révèle un imaginaire artisanal des savoir-faire au cœur des chantiers de l’architecture moderne.

Ces réflexions nous amènent à constater que, malgré les contrôles mis en place pour encadrer la production en série, la rhétorique de l’architecture moderne a également intégré des configurations de projet plus expérimentales et spontanées, en particulier sur les chantiers de la Reconstruction. Dès les années 1940, cette réalité a même été reconnue par le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme, qui a dû instaurer divers agréments techniques pour encadrer les nombreux procédés innovants issus des expérimentations des architectes sur le terrain. Dès 1945, un premier agrément technique est instauré pour les « matériaux nouveaux et [les] procédés non traditionnels de construction »19. Ainsi, en 1945, un premier agrément technique est instauré pour les « matériaux nouveaux et [les] procédés non traditionnels de construction ». Cette démarche est renforcée en 1947 par la création du Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB), chargé d’encadrer et de garantir les multiples innovations issues des chantiers expérimentaux. Dans le domaine de la construction, les Documents techniques unifiés (DTU) livrés par le CSTB harmonisent et contribuent à améliorent la qualité des produits et procédés techniques en consolidant un cadre de travail pour la création architecturale. A partir de 195820,  les DTU deviennent la référence normative principale des chantiers remplaçant les solutions empiriques in situ et les savoir-faire relevant du domaine traditionnel des règles de l’art par des études scientifiques validées en laboratoire par le CSTB. Les DTU se positionnent comme un nouvel outil opérationnel permettant d’expérimenter des techniques inédites, tout en offrant aux acteurs publics un moyen de contrôle, via les agréments du CSTB, sur la production des innovations techniques issues des chantiers d’architecture (Simonin, 2021). Par ailleurs, les publications périodiques des recherches techniques dans les Cahiers du CSTB, notamment la série « Documents d’architecture », révèlent les préoccupations architecturales et sociales de l’époque21, sensibles à une dimension quotidienne et expérimentale de l’architecture en marge des principes de la construction de masse.   En dehors du contrôle public, émerge, de manière plus ou moins spontanée, un véritable terrain expérimental davantage sensible aux réalités sociales, échappant à l’idéal de production de masse. En 1951, André Bloc et Félix de Marle créent le Groupe Espace22, une réponse spontanée et artistique s’interrogeant sur la production architecturale de la Reconstruction. En 1954, le groupe organise l’exposition « Architecture Formes Couleur » à Biot23, une manifestation culturelle et un laboratoire d’architecture ouverts à des questions sociales nouvelles à l’écart des conventions. En 1956, l’abbé Pierre promeut la fabrication d’un prototype expérimental de maison préfabriquée en collaboration avec Jean Prouvé, la « Maison des jours meilleurs ». Le projet, qui peut se construire en série grâce à la normalisation des procédés industriels, offre une solution rapide à la situation urgente de précarité du logement. Toutefois, malgré l’efficacité du système de montage, la « plus belle maison que Le Corbusier connaisse », selon ses dires24, n’est pas homologuée par le Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB). Il en résulte qu’à la fin des années 1950, diverses initiatives architecturales, faisant preuve d’une imagination sociale inattendue s’orientent vers cette voie critique. Nous pensons à la création d’ateliers multidisciplinaires dans les années 1950, tels que l’Atelier Montrouge (ATM), fondé en 1958, et l’Atelier d’architecture et d’urbanisme (AUA), fondé en 1960. Les citoyens indifférenciés des villes, tels que les « usagers et habitants, autorités, techniciens (architectes, urbanistes, planificateurs) »25, sont encouragés à réinvestir une dimension inventive de la vie urbaine quotidienne.  L’avènement d’initiatives coopératives plus ou moins spontanées, opérant en marge des courants officiels comme le mouvement des auto-constructeurs les Castors émergent comme une véritable source quotidienne26 de renouvellement critique face à la désillusion du projet moderne de la Charte d’Athènes (Huet, 1971).  Progressivement, le regard critique exprime la véritable volonté de créer une « alternative architecturale »27 qui rompt avec l’archétype unidimensionnel de production industrielle tel que proposé par les programmes de la Reconstruction.

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Groupe Espace, exposition « Architecture Formes Couleur », 1959, à Biot / Atelier Montrouge, « Bibliothèque pour Enfants de Clamart », 1965, des écoliers dans l’escalier en colimaçon.

Sur fond de la période révolutionnaire de Mai 68, le désenchantement des programmes de la Reconstruction provoque une révolte contre les normes et les doctrines de l’industrialisation. À une époque où la production urbaine de l’État est dominée par les ingénieurs28, en 1974 Henri Lefebvre publie La production de l’espace où il propose de prendre en compte de nouvelles données pour la production de l’espace urbain, à partir des pratiques « révolutionnaires »29 qui dépassent les politiques urbaines des Trente Glorieuses. L’arrivée des recherches « morpho-typologiques » des architectes italiens Aldo Rossi et Carlo Aymonino devient une source du renouvellement de la discipline. Les « types » vivants, à contre-courant de l’élémentarisme des règles esthétiques académistes, présentent une « indépendance relative vis-à-vis des règlements d'urbanisme » attachés à une réalité quotidienne. À la suite de la période contestataire de mai 1968 en France, l’État mobilise de nouvelles ressources publiques, en proposant des plateformes expérimentales inédites pour « stimuler l’innovation30 », dans un contexte d’édifications plus sensibles aux questions sociales et qualitatives de l’habitat. Le Plan Construction en 1971, les Réalisations EXpérimentales (REX) entre 1971 et 1973, les Modèles-Innovation entre 1973 et 1975 et le Programme d’Architecture Nouvelle (PAN) entre 1972 et 1987, proposent de nouveaux terrains d’exploration architecturale. De plus, la participation d’architectes internationaux tels que Lucien Kroll (PAN, 1976)31 ouvre le Programme d’architecture nouvelle à d’autres préoccupations liées à la figure de l’usager, à la construction participative et à l’écologie. À cette époque, l’atelier de Simone et Lucien Kroll, qui avait récemment achevé « La Mémé » à Woluwe-St-Lambert en Belgique (1970-76), une utopie contre la « répétition » du standard industriel « moderne », réalise plusieurs projets en France. En 1978, la réhabilitation de la ZUP Perseigne à Alençon, et entre 1979 et 1985, un ensemble de 110 logements participatifs à Émerainville, Marne-la-Vallée, visent à « casser la dureté des homogènes et des géométriques et [à] rechercher les mélanges, les diversités et les situations variées »32.

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réhabilitation de la zup perseigne, alençon, france, 1978
Lucien Kroll, « réhabilitation de la ZUP Perseigne à Alençon », et entre 1979 et 1985, un ensemble de 110 logements participatifs à Émerainville, Marne-la-Vallée.

Ces positionnements critiques se consolident comme le point d’articulation de la discipline, englobant la totalité des spectres culturels, techniques mais aussi environnementaux de la construction, en procurant un nouveau rôle intellectuel et créateur aux architectes. La redéfinition de la discipline culmine avec la première loi sur l’architecture en 1977. Nous avons représenté cette première période de l’histoire de pionniers pendant la période de la Reconstruction, marquée par une pratique architecturale oscillant entre l’assimilation des normes administratives et l’expérimentation sur le terrain (voir frise Histoire des pionniers 1928-1973).

Parallèlement, à partir de la crise du pétrole de 1973, l’arrivée des questions énergétiques renforce ce cadre officiel de la normalisation, avec de nouvelles exigences pour la construction. L’État renforce sa présence dans les politiques d’expérimentation en matière d’énergie, dans le but d’élaborer des réglementations thermiques, dont la première est validée en 1974. Désormais, la présence des domaines techniques de l’isolation, de la ventilation, du mode de chauffage et des coefficients de calcul de performance devient un enjeu de la conception architecturale. Progressivement, les politiques expérimentales se transforment en une mise en œuvre d’une sorte d’ingénierie écologique, à travers l’élaboration de « normes vertes » (Galland et Cauchard, 2014) sous la forme de labels de performance environnementale (HPE, 1983 ; HQE, 1996 ; BEPOS, 2008) visant à certifier la performance technique des produits de la construction. Les « industriels y voient le moyen de rendre obligatoire l’utilisation de leurs produits dans la construction ; l’État, quant à lui, dispose d’un moyen d’expérimenter des solutions techniques pour préparer de futures réglementations33 ». La validation des lois Grenelle de l’environnement (2009-2010) consolide le cadre législatif favorisant les dynamiques de la certification énergétique sur le terrain réel de la construction.  Alors que dans un premier temps, la prise en compte des problématiques énergétiques en architecture a été un moteur de renouvellement qualitatif des outils et de la rhétorique critiques contre la prolifération industrielle de normes, par la validation de nouveaux cadres, l’architecture acquiert un rôle davantage passif parmi ces nouveaux spécialistes de la labellisation.

En opposition à cette dynamique, certaines réalisations architecturales remarquables se distinguent par leur approche expérimentale. En 2007, Philippe Madec a conçu la Maison de la Nature dans le Parc écologique d’Izadia à Anglet, un projet atteignant des performances passives grâce à des techniques frugales, pensées en circuit court et utilisant des matériaux naturels. De même, en 2008, Françoise-Hélène Jourda a remporté le concours pour la rénovation de la Halle Pajol à Paris avec un projet expérimental axé sur des technologies avancées, visant à réduire l’empreinte carbone et à innover dans l’usage des ressources. Ces pratiques expérimentales sur le terrain catalysent l’envie de dépasser le carcan administratif de l’ingénierie des normes vertes avec des solutions de performance liées au contexte. Dans la même voie, la « cité manifeste » à Mulhouse (2005) menée par le bailleur social privé SOMCO34 vise d’une manière exemplaire « à susciter le débat [autour des normes] afin de desserrer l’étau des contraintes qui brident la créativité des architectes »35. La « cité manifeste » est une plateforme expérimentale aux normes souples qui permet aux architectes tels Jean Nouvel et Lacaton et Vassal de proposer une architecture expérimentale brisant les standards appliqués à la conception et construction du logement social36. Enfin, dans le cadre du projet « Grand Ensemble », l’architecte Patrick Bouchain propose de « dénormer le logement social »37, par la médiation directe avec les acteurs locaux, vus comme garants de l’intérêt commun du projet de l’habitat écologique et social au-delà des routines administratives. Pour ces démarches expérimentales sensibles aux données des contextes socio-environnementaux, Patrick Bouchain suggère l’application du label de Haute Qualité Humaine (HQH) dépassant les objectifs politiques de performance chiffrée du label HQE (crée en 1996). Les démarches expérimentales davantage orientées vers les contextes socio-environnementaux démontrent que l’application de l’ingénierie « verte » n’est pas adaptée, au moins dans certains cas, aux objectifs environnementaux des architectes plus sensibles aux réalités quotidiennes des projets.

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Jourda, et Perraudin, « Maison Serre », 1985, Saint Just, Lyon.
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Lacaton et Vassal, « Cité Manifeste », 2005, Mulhouse.
16
Jourda,  « Halle Pajol », 2008, Paris

Ainsi s’achève la présentation de la deuxième période de notre histoire des pionniers marquée par la crise énergétique et environnementale (1973) et la validation en France d’une ingénierie écologique de normes complexes dans le milieu de la construction (Voir frise Histoire des pionniers 1973-2010).

Examinons maintenant une synthèse des événements et projets décrits dans la frise historique ci-dessus, afin de poursuivre immédiatement avec la présentation de la période contemporaine, marquée par l’accumulation de cadres normatifs contraignant la pratique des projets.

Aujourd’hui, l’accélération des transformations des pratiques opérationnelles, sous l’impulsion d’une transition écologique, offre un terrain d’action caractérisé par l’urgence, nécessitant un profond renouvellement des cadres et méthodes expérimentaux. Cependant, malgré ces enjeux pressants, l’héritage historique des normes et des plateformes publiques successives – alimenté par l’industrialisation du bâtiment et les crises énergétiques – a engendré une prolifération ambiguë de garanties techniques et d’outils de création en architecture. Ce contexte révèle des tensions où l’articulation des problématiques écologiques et sociales traditionnelles produit des dynamiques parfois contradictoires dans le processus créatif. Confrontés à ces défis, les concepteurs recourent souvent à des procédés complexes, qui s’écartent fréquemment des cadres réglementaires établis, explorant ainsi de nouvelles voies dans la pratique architecturale. Ces expérimentations incluent, par exemple, la validation de prototypes de façades en terre crue non stabilisée initiée par la SCOP Les Grands Moyens, ou encore la conception de façades ignifugées intégrant des isolants biosourcés et recyclés, menée par la SCOP d’architecture Grand 8 dans le cadre de la rénovation avec des techniques vernaculaires de la Maison des Canaux. Finalement, ces pratiques se déploient dans des domaines variés, qu’ils soient environnementaux (Cycle « Hors la loi, pour dépasser la loi »38, 2015), sociaux (Notre Atelier Commun, 1999), ou techniques et matériels (Matière Grise39, 2014). Malgré leur diversité, elles ont en commun l’intérêt que portent les collectivités aux savoir-faire existants, aux écosystèmes d’acteurs locaux, ainsi qu’à l’usage de matériaux peu transformés, provenant de circuits courts qui soutiennent l’économie locale. Dans ce contexte, la conception architecturale reflète aujourd’hui une aspiration à une évolution législative favorisant une approche plus sensible à l’expérimentation des projets sur le terrain. Toutefois, cette aspiration soulève une question fondamentale : les institutions – qu’elles soient publiques, citoyennes ou spontanées – sont-elles en mesure de « programmer l’inconnu, l’imprévisible »40, qui caractérise la conception architecturale, afin de créer un cadre d’action à la fois clair et structuré ?

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SCOP Grand 8 et SCIC Bellastock, Maison de Canaux, 2022, Paris.
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LandFabrik, ITE Bois-Paille, 2021, rue de la Convention, Paris.
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. Ecoterre, construction d’une maison contemporaine en terre crue (pisé).
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Encore Heureux et le Collectif ETC, Lieux Infinis, 2016, Biennale de Venise.

Dans le domaine public, les lois LCAP (2016), ESSOC (2018) et ELAN (2018) ont instauré un cadre inédit qui permet, en théorie, d’explorer librement les règles constructives du Code de la Construction et de l’Habitation. Ce cadre novateur participe déjà à légitimer le débat public sur la possibilité de « déroger » à ces règles. Lors de la conférence intitulée « Permis de faire, permis d’innover, permis d’expérimenter : quel mode d’emploi ? », organisée le 26 mars 2019 par l’association AMO (Architecture et Maîtres d’Ouvrage) à l’Université Paris-Dauphine, les intervenants ont exploré de nouveaux champs lexicaux visant à renforcer la pertinence du cadre expérimental instauré par la loi ESSOC auprès des architectes41.  En droit, le terme « dérogation » (issu du latin derogatio)42 désigne « l’action d’écarter l’application d’une règle dans un cas particulier »43. Comme le souligne Gérard Cornu, juriste et professeur de droit français, une dérogation est, par définition, ponctuelle : elle s’applique exclusivement à un cas précis qui « fait échec » à la règle générale, tout en validant « un cas hors-série », autrement dit une situation exceptionnelle ou atypique (Cornu, 2014, p. 425-426). Ainsi, la dérogation ne semble constituer ni un modèle reproductible ni une véritable alternative à la règle générale. Notamment dans le cadre du « permis d’expérimenter »44 de la loi ESSOC, l’intérêt grandissant pour des démarches architecturales spontanées, réintégrées avec soin dans le quotidien — comme le montrent les initiatives pionnières présentées dans cette section — amène à s’interroger sur la réelle portée du « droit de déroger » introduit par cette loi. D’un point de vue foucaldien45, l’article 49 de la loi ESSOC ne constituerait qu’une inflexion expérimentale du cadre existant, se transformant en une nouvelle forme de contrôle plutôt qu’en une véritable liberté d’action. La loi ESSOC n’apparaît enfin que comme un maillon supplémentaire dans un système déjà bien établi, sans réellement initier de changement structurel dans l’esprit de la réglementation.

« La loi ne fait que confirmer, elle n’est pas préalable », affirme Patrick Bouchain (2018). Alors, pour dépasser l’opposition apparente entre les normes, lourdes et bureaucratiques, et la création architecturale, implique d’« accepter que la connaissance ne soit pas acquise a priori » et que la loi « n’est que le début de quelque chose »46. En 2022, la démarche de la Preuve par 7 a lancé la plateforme en ligne de l’École du Terrain, avec pour objectif de « rendre courantes et reproductibles des démarches et des méthodes jusqu’ici perçues comme conjoncturelles et atypiques »47. Contrairement aux dispositifs traditionnels de validation des démarches expérimentales – tels que les ATEx, les SEE ou les Avis Techniques – qui privilégient des solutions finalisées, performantes et mesurables, les normes, sur le bilan que la Preuve par sept réalise sur le site de l’Ecole du Terre, ne sont plus envisagées comme de simples critères de performance isolés. Elles s’inscrivent dans un récit structuré et multidimensionnel qui évolue tout au long du projet architectural, en tenant compte des spécificités contextuelles de chaque site. A ce titre Patrick Bouchain considère qu’il faut « déplacer les lignes en matière de décisions » (Bouchain, 2017), en plaçant le processus expérimental et le projet architectural au centre. Par ailleurs, face à l’urgence des défis climatiques, sociaux et techniques, approfondir les mécanismes précis et les implications sensibles qui rendent cette approche expérimentale possible, à l’image de l’art millénaire de bâtir qui caractérise la conception architecturale, apparaît non seulement pertinent, mais aussi porteur de nouvelles perspectives pour l’avenir de l’architecture (voir frise Histoire des pionniers 2010-2025)

Vers une synthèse « sur le terrain » des cadres contradictoires… ?

« […] le savoir-faire n’existe pas sans le savoir de ce faire et le faire de ce savoir qui le pense »48

Dans cette dernière partie, nous proposons d’examiner certaines pratiques mises en avant par le site École du Terrain. Ces projets illustrent comment la fabrication de l’objet architectural conjugue l’application des normes avec une série de choix inventifs de la part des concepteurs, des décisions inattendues et des hésitations inhérentes aux processus expérimentaux. Pour mieux saisir l’imprévisibilité de ces pratiques, enracinées dans des contextes de travail spécifiques, nous proposons de construire une méthodologie d’analyse originale et sur mesure. Une telle démarche, qui vise à réhabiliter la valeur du contexte, du local et du spécifique dans les processus de conception, suppose toutefois de dépasser les approches superficielles afin d’approfondir l’étude des dynamiques qu’elle met en lumière. Ce positionnement s’inscrit dans la lignée des travaux de Robert Prost, ingénieur et professeur au CNRS en sciences sociales, qui affirme que progresser dans la compréhension des pratiques en contexte expérimental exige une mise à jour des méthodes d’analyse, tout en révélant la richesse sociale, technique et écologique du local, « du contextuel et du spécifique »49. Une question centrale se pose : dans quelle mesure l’accumulation de contraintes spontanées issues de la pratique quotidienne — qu’elles soient biologiques, géographiques, économiques, historiques, politiques ou normatives — peut-elle encore être perçue comme un cadre cohérent et rationnel, capable d’enrichir l’imagination architecturale ?

Pour y répondre, nous constatons que les nouvelles « manières de faire » réunies sur le site de l’École du Terrain, bien qu’apparemment insaisissables, tendent à converger vers un référentiel commun façonné par expérimentation des projets. Ce site présente ce référentiel de manière originale, en tant que plateforme d’information ouverte visant à « réunir et explorer » des pratiques issues de lieux autogérés, hybrides, spontanés, imparfaits, souvent imprévisibles, et difficilement intégrables dans des cadres conventionnels. Pour mieux pérenniser l’essence opératoires de ces « manière de faire » — souvent hétérogènes ou perçues comme irréalisables —, le site propose un cadre structuré qui permet une lecture pédagogique des expérimentations mises en avant. À ce titre, il s’organise autour de différentes rubriques classant les ressources expérimentales selon plusieurs critères, tels que le type de « projet », les « manières de faire » ou encore la constitution de « collections » synthétiques. Cet effort de structuration des cadres opératoires représente une réelle opportunité pour analyser la mise en œuvre de projets expérimentaux, leurs approches méthodologiques et leurs diverses stratégies d’action, selon des critères scientifiques. Dès lors, ces rubriques offrent une base pour initier une enquête multicritère des projets, structurée autour de trois dimensions essentielles. Celles-ci définissent des topologies d’action caractéristiques de la conception architecturale en contexte expérimental.

  1. L’ancrage des projets dans les réalités contextuelles du quotidien, considéré comme point de départ de l’action architecturale.
  2. La représentation du projet comme un modus operandi, autrement dit un processus évolutif, rythmé par une succession imprévisible de séquences maîtrisées de validation, en interaction constante avec la complexité des données empiriques.
  3. La valorisation des enseignements issus de démarches temporaires ou atypiques, rendue possible par des outils précis, élaborées collégialement pour favoriser l’appropriation directe — voire orale — des résultats.

D’un point de vue épistémologique, l’analyse croisée de ces trois dimensions met en lumière une pluralité d’approches du « faire » en architecture, invitant à repenser les objectifs réglementaires à l’aune des spécificités expérimentales. Enfin, en prolongeant cette réflexion, émerge la notion de « jurisprudence » comme synthèse critique et levier d’interprétation essentiel pour saisir la complexité et la pluralité des réalités expérimentales qui façonnent aujourd’hui les modes de conception architecturale. Abordons à présent chacune de ces dimensions à travers l’étude de plusieurs projets présentés sur le site de l’École du Terrain.

1. L’ancrage des projets dans les réalités contextuelles quotidiennes

Tout d’abord, lorsqu’il s’agit de définir un cadre d’analyse pour ces pratiques, l’erreur consisterait alors à dissocier l’analyse de la conception de celle du contexte, — ou du « déjà-là » (Bouchain) — dans lequel l’étude prend forme. Comme le suggère Michel Callon, sociologue et ingénieur, ce contexte entourant un projet architectural ne doit pas être considéré comme un élément « extérieur » exerçant une influence sur la conception, mais plutôt comme une composante intrinsèque qui en façonne « les contenus et le cours »50. Ainsi, contrairement à un objet construit, perçu comme un contenant figé. Ils sont conçus en fonction des usages potentiels des espaces de vie et de leur articulation avec le contexte environnant, qui devient un élément actif du processus de conception. La relocalisation et la réorganisation organique des activités locales, expérimentales, sociales et culturelles renforce l’idée d’une identité locale propice à l’émergence de réponses écologiques innovantes. De nouveaux cadres d’apprentissage émergent, explorant d’autres « manières de faire ». Ces cadres reposent principalement sur des interactions spontanées, des négociations informelles et des anecdotes issues du terrain, où les dynamiques locales jouent un rôle clé.

De nombreux exemples illustrent cette dynamique sur le site de l’Ecole, nous pensons aux initiatives de réappropriation du patrimoine urbain dans la Zone Pilote d’Habitat, l’Écopôle et le village en chantier à Billom en 2023, ainsi que l’Ensemble à Claveau à Bordeaux entre 2017 et 2021. Dans ces projets, la conception s’appuie sur un montage de projet collectif et participatif dans lequel les habitants prennent en charge les projets eux-mêmes avec le soutien des architectes. Cette dynamique s’appuie sur des expériences antérieures, telles que les permanences architecturales menées par Sophie Ricard (agence Construire) à Boulogne-sur-Mer et par Marie Blanckaert dans l’îlot Stephenson à Tourcoing en 2005. En s’installant directement dans les quartiers en tant qu’habitantes, ces architectes ont mis en lumière les compétences des résidents en matière d'auto-réhabilitation des logements, dans un contexte de dégradation de l'habitat social. Ces expériences montrent que l’architecture peut jouer un rôle essentiel dans l’articulation entre normes, expérimentations et pratiques quotidiennes, tout en valorisant les ressources locales et humaine.

De nouvelles marges de négociation avec les habitants se dévoilent, remettant en question les modes et les rôles classiques de la production du logement. À ce titre, l’appel à projets de la cité-jardin, intitulé « Ensemble à Claveau » et lancé par l’office public de l’habitat Aquitanis en 2015 pour la réhabilitation de logements sociaux, illustre la volonté des collectivités de trouver des réponses imaginatives. Les concepteurs doivent alors articuler la complexité des sites avec des approches de projet innovantes et adaptatives. Pour ce projet, l’agence de Nicole Concordet a été retenue en proposant une approche sociologique, notamment à travers l’élaboration de « fiches maison ». Celles-ci s’appuient sur les histoires des usagers, profondément ancrées dans l’imaginaire collectif du site. Afin de réaliser ces fiches, les architectes endossent un véritable rôle d’ethnologues, s’intégrant à la vie quotidienne des habitants pour mieux comprendre leur réalité et la traduire dans le projet, en utilisant des outils concrets et accessibles.

D’autres initiatives menées en milieu rural, telles que « Le Lieu-Dit, Ancien Petit Vélo » à Clermont-Ferrand ou la rénovation du patrimoine architectural et social à Billom, illustrent également cette volonté de créer des espaces qui répondent aux aspirations des usagers tout en respectant les réalités vernaculaires des lieux. Dans cette optique, plusieurs résidences architecturales soutenues par la Maison de l'architecture de Basse-Normandie, située sur un flanc du château de Caen, explorent de nouvelles façons de repenser les normes et les relations politiques à la nature, qui occupe une place importante dans le site du projet. À l’échelle d’un bassin versant, ces initiatives fédèrent un large éventail d’acteurs et d’actrices ainsi que des ressources naturelles vivantes locales. En s’appuyant sur des outils de proximité, éloignés des normes techniques génériques et des standards du développement durable, ces foyers d’expérimentation s’opposent à une vision uniformisante et globalisée de la métropole, tout en restant fortement interconnectés grâce à une approche « vivrière » de l’architecture.

In fine, ces projets illustrent que la vie quotidienne constitue « le lieu où se formulent les problèmes concrets de la production au sens large », selon les termes d’Henri Lefebvre (1968 : 50). Dans cette perspective, il apparaît essentiel de dépasser la simple juxtaposition des réglementations pour privilégier la cohérence des choix. Comme l’explique Michel Callon, les processus de création architecturale – dont témoignent les exemples cités – ne relèvent pas d’un simple assemblage hiérarchique de recettes. Au contraire, les normes sont continuellement réévaluées et adaptées de manière créative, en fonction des objectifs propres à chaque projet : le site concerné, ses spécificités et les intentions du maître d’ouvrage, tout au long du processus, de la conception à la réalisation, en passant par l’exploitation. Ces réflexions ouvrent une seconde piste d’analyse : l’idée que l’objet architectural s’inscrit dans un processus en constante évolution, façonné par une série de transformations successives qui génèrent de nouveaux outils de conception. Ce travail de conception repose alors sur une dialectique entre les données du contexte et la créativité des concepteurs. Comme l’explique Callon, « un projet ne se réalise jamais : il dérive », devenant ainsi « un milieu d’expérimentation des techniques [et des normes], essentiel à leur développement et à leur adaptation en situation complexe » (1996 : 26).

2. La représentation du projet comme un modus operandi

L’École du Terrain met en lumière de nouvelles manières de « faire », expérimentées ou en cours d’expérimentation sur le terrain, envisagées comme des instruments d’action capables de transformer les cadres établis et de réactiver des espaces propices à la création urbaine et architecturale. En grec ancien, le terme poïésis — à l’origine du mot « poétique » — désigne l’« action de créer » et provient du verbe poiein, qui signifie « faire » ou « produire ». Dans cette perspective, l’acte de « faire » en architecture se présente comme une approche épistémologique essentielle du processus créatif, où le projet, en tant qu’« art de bâtir », s’affirme comme un modus operandi distinct d’un produit achevé, ou opus operatum, selon l’analyse de l’anthropologue Jean-Pierre Boutinet (1990, p. 187). Renouer avec cet esprit suppose de considérer le concepteur dans la continuité de son parcours créatif, souvent long, et étroitement inscrit dans son contexte de travail quotidien. C’est au sein de cet espace d’action — que Henri Lefebvre définit comme un « moment composé de moments », structuré par des rapports dialectiques (1968 : 32) — que le concepteur est amené à articuler l’application des normes avec l’émergence d’outils innovants pour la conception architecturale. Parmi ces outils figurent notamment ceux proposés sur le site de l’École du Terrain :

  • La maîtrise d’usage, qui permet une transformation physique, programmatique et symbolique des lieux en s’appuyant sur les valeurs d’usage développées dans des sites occupés.
  • La permanence architecturale, qui constitue un levier essentiel pour accompagner les transformations « politiques et sociétales » dans la fabrique urbaine.
  • Le bail forain, exploration juridique imaginée par Patrick Bouchain, Marc Ganilsy et la Preuve, dévoile une approche contractuelle souple favorisant l’occupation temporaire et évolutive de l’espace urbain et architectural.
  • Mandat patrimoine, un dispositif de transmission et de réactivation du patrimoine par l’expérimentation des occupants et la maitrise d’usage pendant le chantier.

Ces méthodes singulières se situent à la croisée des exigences bureaucratiques et de la volonté de redéfinir les cadres normatifs en y intégrant une dimension imaginative, profondément ancrée dans la réalité du terrain. Cependant, cette approche soulève la question de sa pérennité. Le sociologue Michel Maffesoli observe que « la vie n’est donc qu’une suite d’« essais-erreurs », d’expériences assurant, sur le long terme, sa solidité et sa pérennité » (2003 : 177).  Accepter l’idée d’un essai – entendu comme un processus d’évaluation fondé sur des critères définis ou sur l’identification de défauts – suppose la possibilité d’une remédiation (Bouchain, 2017). Dans cette perspective, l’expérimentation architecturale s’inscrit dans un processus de validation continue, résultat de nouvelles inventions.

Le site de l’École du Terrain l’illustre à travers diverses rubriques thématiques : les « laboratoires du dehors », les « gouvernances collectives au service des communs », et les « doctorants en permanence architecturale ». Ces initiatives montrent comment les tentatives critiques visant à dépasser les cadres traditionnels participent activement à la validation de nouveaux concepts et pratiques. Grâce à leur approche dynamique et pragmatique, elles offrent des réponses durables aux défis environnementaux, sociaux et urbains contemporains. Dans cette optique, l’École du Terrain recense des retours d’expérience visant à établir des précédents juridiques, méthodologiques et programmatiques. En s’éloignant des protocoles classiques de validation ministérielle, elle met en lumière une forme de jurisprudence issue du travail quotidien des architectes, en rupture avec l’application standardisée et technocratique des normes environnementales globales.

À partir des questionnements méthodologiques et des hypothèses formulées au cours de ces expérimentations, il devient possible d’élargir le cadre scientifique et d’explorer la réalité du projet expérimental sous l’angle de l’invention de nouvelles ressources et de solutions créatives. Cette réflexion nous conduit ainsi à aborder notre dernier axe d’analyse sur la réalité expérimentale en architecture.

3. La valorisation des enseignements issus de démarches temporaires ou atypiques

Enfin, l’École du Terrain construit un imaginaire foisonnant autour de la notion d’expérimentation, en mobilisant des concepts comme le « laboratoire en actes » ou « l’urbanisme vivrier ». Ces approches sont traversées par un fil conducteur commun : les récits d’expériences collectives. Selon Jean-Jacques Wunenburger51 l’imagination, est la faculté d’alterner entre des images consolidées, des concepts et des idées assimilées, formant ainsi le « socle d’une combinatoire infinie » (2002 : 28). En littérature, le récit, et plus spécifiquement le conte, incarne l’élan fondamental de l’homme à expliquer le monde qui l’entoure, comme un « mouvement de l’esprit confronté à ce qui le dépasse » (2003 : 181). À ce titre, Alain Sandrier, professeur de littérature à l’Université de Caen Normandie, souligne que le conte renvoie aux modes « primitifs » d’élaboration des « idées » (2003 : 182). Si l’on revient à notre sujet, raconter un projet d’architecture revient à l’ancrer dans une perception immédiate, intuitive et symbolique, nourrie d’archétypes naturellement intégrés à la conception. En s’appuyant sur des situations concrètes, biographiques et spontanées, la narration des projets devient un outil révélateur d’un champ épistémologique essentiel à la création architecturale. À travers le récit du quotidien, elle nuance ainsi les notions de norme et de jurisprudence, les transformant en instruments imaginatifs au service des expériences architecturales.

Dans cet esprit, la méthode de documentation de l’École du Terrain accorde une place centrale à la parole des acteurs. À travers de nombreux verbatims issus des fiches projet, une diversité de podcasts et l’animation de webinaires, les praticiens s’expriment directement. Leurs témoignages abordent des thématiques variées, telles que « Habiter et réparer par l’usage notre patrimoine historique délaissé » (Paul Chantereau, architecte ; Marc Drouet, directeur régional ; Jacques Fournier, conseiller municipal et Simon Givelet, architecte), « Exploiter la plasticité du droit immobilier pour ne pas figer les usages » (Michèle Raunet, notaire). L’École du Terrain rassemble ces récits au sein de véritables « écoles de pensée », dédiées aux « outils politiques, juridiques et philosophiques » permettant de « transformer la ville par l’expérimentation ». En mettant en valeur la dimension analytique de ces récits, le site de l’École du Terrain cherche à extraire un contenu opérationnel des pratiques quotidiennes et expérimentales, tout en tenant compte des spécificités du contexte dans lequel évoluent les acteurs.

Loin de se limiter à une approche intuitive ou biographique, cette méthode exploratoire vise à structurer un cadre scientifique rigoureux. En sciences humaines et sociales, le terme « récit de vie » désigne une technique ethnosociologique, fondée sur la collecte de données empiriques par une méthode biographique qui décrit un fragment de l'expérience vécue sous une forme narrative (Bertaux, 1997 : 6). Cette méthode retrace ainsi d’une façon logique les détails d’un parcours biographique unique du projet, raconté en fonction des données du « contexte expérientiel » personnel (Blanchet et Gotman, 2005 : 27). A cet égard, l’accumulation de ces informations enrichit le champ épistémologique de la création architecturale, en introduisant de nouvelles formes d’expression pour expliquer les projets d’architecture. Plus précisément, il favorise une approche scientifique plus attentive à l’étude des implications des éléments symboliques et humains du contexte ethnographique dans lequel le projet d’architecture prend forme.

Finalement, ces données empiriques issues des enquêtes, réorganisées autour des dimensions inventives du processus de création à travers le site de l’« École du terrain », illustrent l’idée de « liberté » inhérente à la création architecturale face aux normes. Leur documentation permet d’établir des convergences heuristiques et de faire émerger des résonances entre la situation contextuelle, la personnalité des acteurs et le développement de stratégies de projet hétérogènes. Ce travail nous amène à conclure que l’architecture, envisagée comme la « science de créer des correspondances subtiles »52, a la capacité d’unifier ces informations disparates au sein d’un espace de création où la « liberté sans répit » devient l’essence même du travail de la « spatialisation », comme le souligne Chris Younès (2020 : 18). Des concepts novateurs porteurs d’un imaginaire expérimental singulier – tels que l’université foraine, le bail forain, le mandat patrimoine, la permanence architecturale, la maîtrise d’usage ou encore la programmation ouverte – incarnent-ils véritablement des alternatives dans la pratique architecturale, ou révèlent-ils une caractéristique intrinsèque à l’acte de création en architecture ? Plus largement, cet imaginaire, transmis oralement et affiné au fil d’une pratique quotidienne et dynamique du projet sur un terrain spécifique, témoigne d’une démarche expérimentale qui renvoie aux fondements mêmes des règles de l’« art » et du « savoir-faire ». Avec près de 36 000 micro-communautés réparties sur le territoire français, autant de terrains expérimentaux potentiels se développent. Ces initiatives esquissent ainsi les prémices d’un paysage organique et tangible. Examinons comment cette approche tend aujourd’hui à se généraliser dans le champ de la construction et quels enjeux elle soulève pour l’architecture contemporaine.

Vers une architecture… (jurisprudentielle)

« Aux yeux du voyageur, [le statut de l’espace architectural] son uniformité et sa standardisation contrastent d'emblée avec la particularité et la diversité de l'espace naturel », Françoise Choay, 2006 : 348

Nous arrivons au terme de ce parcours à travers le champ sensible de l’expérimentation architecturale, en particulier celle portée par l’École du Terrain. L’enquête menée a mis en lumière l’ambiguïté et l’ambivalence qui caractérisent l’environnement social, technique, physique et culturel des projets. Ces éléments révèlent les nuances créatives dans l’application des normes, souvent perceptibles dans les non-dits et les imprévus du processus de conception. Bien que fréquemment négligés, ces aspects sont pourtant essentiels pour comprendre les dynamiques expérimentales qui façonnent aujourd’hui la création architecturale et urbaine en France. Ce paysage se distingue désormais par une diversité de savoir-faire contextuels, imaginatifs et profondément ancrés dans la complexité des enjeux environnementaux contemporains. Il témoigne d’un glissement progressif d’une vision globalisée, fondée sur des normes bureaucratiques et déterritorialisées, vers une approche plus située, fondée sur l’expérimentation et la réinterprétation locale des cadres normatifs. Sur le terrain, ces savoir-faire contribuent à redéfinir les modes de production architecturale, en encourageant des approches atypiques et exploratoires, et en recomposant de nouvelles chaînes d’acteurs et de collaborations. En définitive, l’approche expérimentale participe à l’émergence de cadres réglementaires alternatifs, capables de reconnaître et de valoriser des pratiques et des acteurs longtemps relégués aux marges du champ professionnel. Leur émergence engendre des agencements inédits, à l’échelle locale, susceptibles de transformer le système productif, que ce soit en termes de matérialité, de profils d’acteurs ou d’identité territoriale.

Ces transformations se manifestent déjà dans la validation des Règles Professionnelles de la Construction Paille (RPCP, 2012), la publication de guides de bonnes pratiques sur la construction en terre crue et le développement de textes favorisant le réemploi des matériaux. Ces nouveaux référentiels d’action, adaptés aux usages quotidiens et enrichis par des dimensions humaines, écologiques et anthropologiques, permettent aux concepteurs de dépasser les contraintes d’une vision rigide des normes traditionnelles. Par ailleurs, l’émergence d’écosystèmes d’acteurs engagés dans des dynamiques locales, tels que les réseaux Oikos et Twiza, illustre cette évolution. En connectant des porteurs de projets et des acteurs de l’auto-construction écologique, ces plateformes facilitent le partage de savoir-faire techniques et humains à travers des chantiers-écoles, des podcasts et les réseaux sociaux. Enfin, la réalisation de cartographies des ressources humaines et matérielles locales entourant les chantiers, comme celles menées pour la Maison des Canaux (2022) à Paris par Bellastock, coopérative engagée dans le réemploi des matériaux, ainsi que par la coopérative d’architecture Le Grand 8, qui défend une approche sociale, écologique et participative de l’architecture, témoigne de cette évolution.

Pourtant, cet univers expérimental, qui excède les cadres conventionnels, demeure par essence difficile à circonscrire, car il repose sur une ouverture à l’inattendu et sur une évolution continue de ce qui reste encore à inventer. Dans cette optique, le travail d’enquête vise à établir un cadre de référence ethnographique commun, permettant de mieux comprendre la nature fragmentée de la pratique architecturale et urbaine contemporaine. À mesure que s’affine notre méthode, l’expérimentation s’impose comme une approche essentielle pour comprendre les enjeux contemporains d’une production audacieuse et exploratoire, qui tend à se généraliser sur le terrain de la construction en France face aux enjeux de la transition écologique. Dans ce contexte, la notion de « jurisprudence » prend une nouvelle dimension : elle devient une référence à la réalité immédiate des projets, échappant aux finalités prédéfinies par l’ingénierie normative solutionniste qui tendent à structurer la profession. Ce contexte immédiat, intégré au projet, devient ainsi un vecteur central de conception architecturale, ouvrant la voie à des formes d’expérimentation capables de répondre aux incertitudes et aux imprévisibilités de l’avenir terrestre.

L’historien Charles Taylor rappelle que la modernité ne résulte pas uniquement du progrès technologique. Selon lui, elle est portée par un « projet moral révolutionnaire »53 qui a redéfini la vie quotidienne, en valorisant ses aspects les plus ordinaires, tels que l’amour ou le travail (Coccia, 2021 : 40).  C’est ainsi que l’expérimentation, en s’inscrivant dans le quotidien, se pose comme une alternative crédible à la production architecturale dominante. Elle délimite un champ d’action écologique expérimental, à la fois précis et opératoire, engageant une responsabilité « morale » (Hache, 2019 : 7), et réinscrit la pratique du projet dans une perspective plus humaine, ancrée dans l’expérience vécue. Dans un paysage architectural français encore largement structuré par une approche techniciste des enjeux énergétiques et environnementaux, ne serait-il pas pertinent d’adapter les cadres normatifs aux logiques expérimentales, telles qu’elles émergent dans les projets portés par l’École du Terrain ? Plutôt que de se focaliser exclusivement sur des performances mesurables, ces normes pourraient intégrer plus finement les spécificités des contextes, des territoires et du vivant, afin de proposer des réponses plus nuancées, créatives et réellement adaptées aux défis de la transition écologique.

En savoir plus

BERTEAUX Daniel, 1997, Les récit de vie. Perspective ethnosociologique, Paris : Nathan.
BOUTINET Jean-Pierre, 2015 [1990], Anthropologie du projet, Paris : Presse Universitaires de France.
BOUCHAIN Patrick, 2017, Permis de faire. Leçon inaugural 2017 de l’École de Chaillot, Paris : Éditions de la Cité de l’architecture et du patrimoine. École de Chaillot.
CALLON Michel, 1996, « Le travail de la conception en architecture », in Danièle VALLABREGUE (dir.) Les Cahiers de la recherche architecturale nº37, ministère de la Culture, Marseille, Éditions Parenthèses, 1996, pp. 25–35.
CHESNEAU Isabelle (dir.), 2021, Profession architecte, Paris : Eyrolles.
CHOAY Françoise, 2006, Pour une anthropologie de l’espace, Paris : Édition du Seuil.
CORNU Laurence, 2009, « Normalité, normalisation, normativité : pour une pédagogique critique et inventive », Le Télémaque, 2009/2 (nº 36), pp.29-44.
DESCOLA Philippe, 2019, Une écologie des relations, Paris : CNRS Editions/De vive Voix, coll. Les grandes voix de la recherche. 2019.
GALLAND Jean-Pierre et CAUCHARD Lionel, 2014, Les multiples acteurs de la normalisation, Rapport édité par PUCA.
GEORGES et ROLLOT Mathias (dir.), 2018, L’Hypothèse collaborative, Paris : Éditions Hyperville.
LABBE Mickaël, 2015, Le Corbusier et le problème de la norme, Thèse de doctorat en philosophie, Université de Strasbourg.
LATOUR Bruno et WOOLGAR Steve, 1996, La vie de laboratoire : La production des faits scientifiques, Paris : La Découverte.
MACHEREY Pierre, 2009, De Canguilhem à Foucault la force des normes, Paris : La Fabrique Éditions.
PATTE Emmanuelle (dir.), 2017, Hors la loi. Dépasser la loi. Vol. 2, Montreuil : Éditions ICEB.
RAYNAUD Dominique, 2004, « Contrainte et liberté dans le travail de conception architecturale », Revue française de Sociologie, vol. 45, no 2, pp. 339-366.
L’école du terrain
La Preuve par 7

Notes de bas de page

1. EPRON Jean-Pierre, 1981, L’architecture et la règle, Bruxelles, Mardaga, p. 11
2. TAFURI Manfredo,1979, Projet et Utopie : de l’avant-garde à la métropole, Paris, Dunod, p. 87.
3. «Pues la arquitectura no es como la ingeniería (si es que la ingeniería es como parece pensar algunos), es más complicada y ambigua, más difícil de decidir y de configurar, aunque quizás no de hacer. No responde a formulas, ni a criterios sencillos, seguros, ni exactos. Por eso no debe acercarse a ella quien quiera operar ideas científicas, de un lado, o filosóficas, de otro. Esto es, de campos de pensamiento que rechazan las contradicciones, las ambigüedades y las incoherencias, algo verdaderamente propio de nuestro impuro atractivo campo.»  CAPITEL Anton, 2015, Papeles de crítica. De arquitectura, Arte y Ciudad, Buenos Aires: Diseño Editorial, p. 6.
4. La SNBC est introduite par la Loi de transition énergétique pour la croissance verte (LTECV) en 2015, dont la dernière version est adoptée par décret le 21 avril 2020.
5. ATELIER GEORGES et Mathias ROLLOT, 2018, L’Hypothèse collaborative : conversation avec les collectifs d’architectes français, Paris, Éditions Hyperville, p. 6.
6. Le projet est également porté par la coopérative d’urbanisme temporaire PLATEAU URBAIN et l’agence d’architecture PALABRES.
7. BOUCHAIN Patrick, « Entretien », 2023
8. BOUCHAIN Patrick, 2017, « Le permis de faire, l’esprit plus que la lettre », Espazium. Disponible sur : www.espazium.ch/fr/actualites/le-permis-de-faire-lesprit-plus-que-la-lettre (consulté le 06/03/2025).
9. DURAND Jean-Nicolas-Louis, 1819-1821, Précis des leçons d’architecture données à l’École royale polytechnique, Vol. 1, Paris, Chez Durand, à l’école polytechnique, p. 9.
10. GAFFIOT Félix, Le grand Gaffiot. Dictionnaire Latin-Français, Paris : Hachette-Livre, 2000, p.1501.
11. Ibid. p. 1353.
12. RYKWERT Joseph, 1991 [1980], Les premiers modernes. Les architectes du XVIIIe siècle, Paris, Édition Hazan, p. 17.
13. LEDOUX Claude-Nicolas, 1997 [1804], Architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation, Paris : Hermann, Éditeurs des sciences et des arts, p. 10.
14. Nous retiendrons le terme « art », en tant que ces « activités relevant des arts mécaniques […], pour exclure toute activité qui se rapporte aux beaux-arts », tel qu’il le propose Anne PENNEAU, professeure de droit privé, dans sa thèse de doctorat en droit, Règles d’art et normes techniques, soutenue à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne en 1988, p. 22.
15. « […] la parution en 1788 de la Mécanique analytique de Lagrange, la fermeture des anciennes Académies, la création de Polytechnique en 1794, la mathématisation du savoir de l’ingénieur et le passage du monde classique à l’univers de la machine et de la précision. » PICON Antoine, 1988, Architectes ingénieurs au siècle de lumières, Marseille, Éditions Parenthèse, p. 10.
16. En 1751, l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers de Denis Diderot et Jean le Rond d’Alembert est édité, c’est l’un des premiers ouvrages systématisant la terminologie technique
17. Le sociologue Robert Carvais explique que l’expression « règle de l’art » apparaît dans une décision de la Chambre des Bâtiments de 1783 rédigée à la suite d’une « visite de police » sur un chantier de la rue de l’Évêché et de la constatation d’un défaut de construction. Voir CARVAIS Robert, 2021, « Distinguer normes techniques et règles de l’art », in, Isabelle CHESENEAU [dir.], 2021, Profession architecte, Paris, Éditions Eyrolles, p. 270.
18. Le Corbusier bâtit les cinq Unités d’Habitation : Marseille (1945-52), Rezé-les-Nantes, Briey-en-Forêt, Berlin et Firminy (1965)
19. ROGER M., 1955, « Rapports d’activité technique. II. Études des procédés et matériaux de construction », Cahiers du CSTB, n° 24-25, cahier 214, p. XV.
20. Courant des années 1950, émerge la Norme Française (NF) en tant que signe de qualité validé par les pouvoirs publics ; elle pousse à une harmonisation et amélioration de la qualité des produits industriels et d’usage quotidien Voir COCHOY Franck, 2000, op.cit. p. 80.
21. Ibid. p.9.
22. Le Groupe Espace est fondé en 1951 par André BLOC et réunit Jean PROUVE et Bernard-Henri ZEHRFUSS avec des artistes tels Fernand LEGER. « Manifeste du Groupe Espace » de 1951 dans L’Architecture d’Aujourd’hui, n 37, octobre.
23. GAY Diana, 2017, « Fernand Léger et le groupe Espace à Biot. Un terrain d’expérimentation pour une modernité critique », Revue des patrimoines. Disponible sur : https://journals.openedition.org/insitu/14660 (consulté le 21/03/203)
24. LE CORBUSIER, cité dans MARREY Bernard, 2010, L’Abbé Pierre et Jean Prouvé. La maison des jours meilleurs, Paris, Éditions du Linteau, p. 65.
25. LEFEBVRE Henri, 1974, « La production de l’espace », L’Homme et la société, Sociologie de la connaissance marxisme et anthropologie. Nº. 31-32, p.16. Disponible sur Persée : www.persee.fr (consulté le 02/04/2020).
26. LEFEBVRE Henri, 1968, « La vie quotidienne dans le monde moderne », Population, 24-5, pp 1020-1021.
27. NUSSAUME Yann et DIDELON Valéry, 2012b, Gilles Perraudin, Dijon, Les presses du réel, p. 9.
28. « De fait, les ingénieurs, et surtout les ingénieurs des Ponts, accentuent leur domination sur l’urbanisme et l’aménagement du territoire, ne laissant plus aux « artistes » – enfin, aux architectes devenus « nègres enjoliveurs » – que la possibilité de « fabuler autour » de leurs décisions ». VIOLEAU Jean-Louis, 2005, op.cit., p. 90.
29. En 1970, Henri LEFEBVRE cofonde avec Anatole KOPP, architecte et urbaniste français impliqué dans le mouvement d’urbanistes marxistes des années 1960-1970, la revue Espaces et Société, revue interdisciplinaire de sciences humaines et sociales.
30. Lettre de Jacques Chaban-Delmas, Premier ministre, à Paul Delouvrier, premier président du Plan construction, le 19 mai 1971, citée dans LAMBERT Guy et NEGRE Valérie, (dir.), 2009, Ensembles urbains, 1940-1977. Les ressorts de l’innovation constructive, Centre d’Histoire des Techniques et de l’Environnement CNRS, p.14.  Disponible sur : www.culture.gouv.fr, Consulté le (22/10/2020).
31. L’atelier de Simone et Lucien KROLL participe au PAN nº 8 en collaboration avec l’Atelier d’architecture et d’urbanisme avec un projet d’habitat participatif à Marne-la-allée. RAOUL Emmanuel (dir.), 2012, Rendre Possible. Du Plan construction au Puca : 40 ans de réalisations expérimentales, PUCA, ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie, ministère de l’Égalité des Territoires et du Logement, p. 164. Disponible sur : www.urbanisme-puca.gouv.fr (consulté le 03/06/2025).
32. KROLL Lucien (Atelier), 1986, « 110 logements en ville nouvelle », Architecture d’aujourd’hui, nº 244, avril. pp. 72-74.
33. SIMONIN Christine, 2021, « La fabrique de la norme et ses recompositions », in Isabelle CHESNEAU (dir.), Profession architecte, op.cit., p. 280.
34. La cité manifeste est lancée par la Société d’HLM mulhousienne des cités ouvrières (SOMCO).
35. ELEB Monique et SIMON Philippe (dir.), 2012, Entre confort, désir et normes : le logement contemporain (1995-2010), Rapport du PUCA, ministère de l’Énergie, du Développement Durable et de la Mer, p. 30. Disponible sur : www.urbanisme-puca.gouv.fr (consulté le 27/10/2020).
36. GUTH Sabine, LEGER J.M, et TRIVIERE F.X., 2013, « Dix ans après, la leçon de la cité manifeste à Mulhouse », AMC, nº 227, Oct., p. 13
37. DEBARRE Anne (dir.), 2011, Des expérimentations à l’épreuve des négociations : des projets collectifs d’habitat pour un développement durable, PUCA, Ministère du Logement et de la Ville, p. 9.
38. Le cycle de conférences « Hors la loi, pour dépasser la loi » organisé par l’ICEB (Institut pour la conception éco-responsable du bâti) et CO2D (Collectif démarche durable) à Paris en 2015 et à l’occasion de la COP21
39. Les expositions « Matière Grise » en 2014 au Pavillon de l’Arsenal et « Lieux infinis » au Pavillon français lors de la Biennale de Venise en 2018, ont été organisées par l’agence Encore Heureux.
40. BAUDRILLARD Jean et NOUVEL Jean, 2000, Les objets singuliers. Architecture et philosophie, Paris, Calmann-Lévy, Coll. « Architecture et philosophie » dirigée par Anne Dufourmantelle. 127 p.
41. Parmi les intervenants, nous soulignons la présence de François PÉLEGRIN, qui anime le débat, ainsi que d’Anouk LEGENDRE de l’agence X-TU Architectes, de Thomas DANTEC et Raphaël MASSON de l’agence HUB architectes, d’Agnès VINCE, représentante du ministère de la Culture, de Paul DELDUC du ministère de la Cohésion des Territoires, et de Mickäel THIERY du ministère de l’Environnement.
42. « L’abrogation partielle d’une loi » dans GLARE P.G.W. (ed.), 2005, Oxford latin dictionary Oxford, Clarendon Press, p. 523.
43. CORNU Gérard (dir.), 2014 [1987], Vocabulaire juridique. Paris, Presses Universitaires de France, p. 334.
44. Appel à Manifestation d’intérêt Permis d’expérimenter »
45. Pour son cours intitulé « sécurité, territoire et population » au Collège de France, Michel Foucault explique les notios de « normation » et de « normalisation ». Voir [en ligne] sur : www.lagouvernance.fr/foucault-le-concept-de-normation-et-normalisation/oma-lago (consulté le 13/03/2025)
46. BOUCHAIN Patrick, 2017, « Le Permis de faire, l’esprit plus que la lettre ». Voir [en ligne] : www.espazium.ch/fr/actualites/le-permis-de-faire-lesprit-plus-que-la-lettre (consulté le 16/05/2025).
47. Voir sur le site [en ligne] : https://lapreuvepar7.fr (consulté le 20/12/2022).
48. YOUNÈS Chris et PAQUOT Thierry, 2002, « Ouverture », in Chris YOUNÈS et Thierry PAQUOT, 2002, Philosophie, ville et architecture La renaissance des quatre éléments, Paris, Éditions La Découverte, p. 7.
49. PROST Robert, 1995, « Introduction », in Robert PROST (dir.), Concevoir, inventer, créer. Réflexion sur les pratiques, Paris, L’Harmattan, p. 23.
50. CALLON Michel, 1996, « Le travail de la conception en architecture », in Danièle VALLABREGUE (dir.) Situations. Les Cahiers de la recherche architecturale nº37, ministère de la Culture, Marseille, Éditions Parenthèses, pp. 25–35.
51. WUNENBURGER Jean-Jacques, 2002, « Gaston Bachelard et la médiance des matières arche-cosmiques », in Chris YOUNÈS et Thierry PAQUOT (dir.), Philosophie, ville et architecture La renaissance des quatre éléments, Paris, La Découverte, pp. 27-41.
52. BARANI Marc, « Tribune libre », Architstorm, nº49 Juillet-août 2011, p. 13.
53. Voir COCCIA Emanuele,2025, Philosophie de la maison : L’espace domestique et le bonheur, Paris, Rivages Poche, p.40.