La Halle des iris
Portée par une puissante mobilisation citoyenne, une ancienne piscine municipale délaissée est progressivement réhabilitée, dans un partenariat public-citoyens, par les services de la Ville, qui confie à l’association habitante l’occupation et la gestion du nouveau lieu.
Maîtrise d’ouvrage : Ville de Grenoble (service du renouvellement urbain et service de territoire secteur 6), en partenariat étroit avec Grenoble Alpes Métropole (pôle Aménagement du territoire)
Associations et institutions investies dans le projet, à l’initiative de la remise en usage et de la programmation : le Collectif iris, composé de : Kiap arts martiaux, Afric’impact, Villeneuve debout, Next Planning, la Régie de quartier, le groupe Hammam, AGECSA centre de santé du quartier, ainsi que des personnes à titre individuel. Le Collectif iris est devenu l’association la Halle des iris en 2022.
Soutiens et partenaires : Madame Ruetabaga pédagogie sociale, Les lundis du mieux-être (association Optime), Ecole d’architecture de Grenoble, la Coopérative Oasis, la Maison de l’image, la Maison des habitants des Baladins, la Maison des habitants du Patio, la Capsule point d’appui à la vie associative, la Turbine à graines accompagnement, la Ludothèque du Patio, le Fait-tout (Anne-Sophie Girard), la 27ème région et France Tiers-lieux dans le cadre de la démarche « Juristes embarqués », la Preuve par 7 lors d’un temps de transmission autour des aménagements progressifs
Artistes et artisanEs le long de la démarche :Laboratoire Archaologie (Gabrielle Boulanger) pour le salon de massage itinéant, les cartes postales de l’hospitalité et le sauna mobile, Enfanzine (Alice Guerraz) pour la fresque dessinée et les livres-cabanes sur le hammam, Sophie Tossou et Btissem Salam couturières, Maya Hanifi et Clémence Rakotondrainibe cuisinières, Elena Carillo artisane terre, Aleks Dupraz poésie, All concept graffeurs, Diane Bousquet graphiste, Jérôme Bayet plasticien, Beyti ateliers autour des cultures du monde arabe, le Pari des mutations urbaines chantiers mobilier et programmation architecturale, Gabrielle Boulanger, David Alexandre, Camille Oliveri et Perrine Garassus photographes.
Assistance à la maîtrise d’ouvrage : Marion Levoir, Florian Golay, Morgane Cohen, architectes. Marion Levoir et Morgane Cohen ont accompagné la dynamique citoyenne depuis 2018. À partir de fin 2020, Marion Levoir a été missionnée comme AMO par la Ville.
Maîtrise d’œuvre : service travaux et bâtiments, Ville de Grenoble
Gestionnaire à partir de juin 2024 : association Halle des Iris
Budgets d’études et de travaux
Première étude en actes de préfigurations et actions portée par le collectif Iris, dans le cadre de l’évènement d’été Villeneuvre plage (2018 et 2019) : 15 000 euros HT
Venue de la caravane-sauna et de son salon de massage itinérant sur des financements culture (Métropole de Grenoble) mobilisés par l’association Laboratoire Archaologie : 5000 euros HT
Étude de faisabilité (2019) : 20 000€ HT (Ville de Grenoble, métropole de Grenoble)
Missions successives d’accompagnement à la maîtrise d’ouvrage (2020 + 2022) : 26 000€ HT (Ville de Grenoble, métropole de Grenoble)
Financement des travaux de réhabilitation : 200 000€, Ville de Grenoble ; 150 000€, Fonds de cohésion sociale de la métropole de Grenoble, ANRU…
Soutien à l’activation du lieu par la Fondation de France (2023) : 21 000 euros HT (chantiers bois et textile, mise en place d’outils d’organisation collective)
Accompagnement pour penser la phase 2 des travaux, avec ateliers publics autour du confort thermique de la halle et de la frugalité énergétique de son futur hammam, via un financement de la Fondation de France : 10 000 euros HT
Apports en nature, temps, ingénierie et actions par les associations et institutions investies dans le projet
1975 : construction de la piscine Iris du quartier de la Villeneuve, dans le cadre du programme des 1000 piscines
2015 : fermeture de la piscine ; mobilisation citoyenne ; premiers travaux d’étudiantEs en architecture avec esquisse de programmation d’usages et proposition de rénovation architecturale
2017 : candidature infructueuse du collectif Iris à l’appel à projet Gren’ de projet ; incendie partiel du bâtiment
2018 : lancement d’un accompagnement du collectif Iris par la Ville et la métropole
2018 – 2019 : expérimentations d’usages lors des événements estivaux de Villeneuve Plage
2019 : étude de faisabilité pour des scénarios d’occupation (Florian Golay, Morgane Cohen, Marion Levoir) et mise en perspective des expérimentations sous la forme d’un programme architectural (entretien, analyse des usages testés, mise en lien avec les scénarios d’occupation) ; une saison d’Oasîch avec l’association Laboratoire archaologie
2020 : mission d’assistance à maitrise d’ouvrage de Marion Levoir
2022 : étude de la maîtrise d’œuvre en interne par les services de la Ville pour programmer la première phase de travaux, accompagnement AMO de Marion Levoir
2023 : transformation du collectif en association La halle des iris, accompagnement AMO Marion Levoir financé par la Fondation de France
2023 – 2024 : chantier de huit mois sur le clos et le couvert pour faire de l’ancienne piscine un espace capable d’accueillir différents projets. En parallèle, l’association Halle des iris organise des chantiers mobilier et des ateliers thermiques publics en vue de l’inauguration tout en préparant les suites
Juin 2024 : (ré)ouverture de la halle des iris, gérée par l’association Halle des iris avec une convention d’occupation temporaire de trois ans signée avec la Ville
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- Une ancienne piscine, commun délaissé au cœur du quartier de la Villeneuve
- Un collectif qui expérimente dans le quartier de nouveaux usages pour l’ancienne piscine
- Le début d’un partenariat public-citoyen
- Au four et au moulin : l’architecte, traductrice et assistance à maîtrise d’ouvrage
- Une association citoyenne féminine
- Été 2022 - Le chantier commence enfin
- « De tous nos délaissés municipaux, c’est le premier qui rouvre »
- La réouverture d’une halle appropriée par les habitantEs
La Halle des iris
Rédaction : L’Ecole du terrain, mars 2025
Entretiens avec Marion Levoir / architecte, assistante à la maîtrise d’ouvrage ; Clémence Rakotondrainibe, Cécile Leonardi / association La halle des iris ; Chloé Pantel / adjointe au maire de Grenoble chargée du secteur de la Villeneuve ; Yann Mongaburu / conseiller municipal de Grenoble délégué à l’urbanisme transitoire ; Séverine François / cheffe de projet renouvellement urbain à la Ville de Grenoble ; Laetitia Fabry, Karim Benkara / service travaux et bâtiments de la Ville de Grenoble ; Augustin Nallet / directeur du territoire secteur 6
Une ancienne piscine, commun délaissé au cœur du quartier de la Villeneuve
Clémence Rakotondrainibe est en train de planter quelques fleurs dans les jardinières sur le parvis de la halle lorsqu’elle voit s’approcher un habitant du quartier promenant son molosse, baptisé Voyou. Elle est un peu inquiète. Jusqu’à ce que l’homme lui demande : « Est-ce que je peux vous aider ? » L’inquiétude fait alors place à une joyeuse surprise. Nous sommes à Grenoble en 2024, au milieu du quartier de la Villeneuve, construit dans les années 1970, dans l’effet de souffle des Jeux Olympiques d’hiver que la Ville organise en 1968. Plus de 11 000 habitants vivent aujourd’hui dans ce quartier à l’idéal de mixité sociale où propriétaires et locataires cohabitent. Un quartier expérimental, dont le projet urbain fut élaboré par l’Atelier d’Urbanisme et d’Architecture (AUA) et avec les habitantEs réunis dans les « Commissions Villeneuve ». Un quartier vécu par ses habitantEs comme un « commun urbain ». Un quartier prisé des artistes, où Jean-Luc Godard s’installera trois ans et tournera un film. Le quartier aussi des révoltes urbaines de juillet 2010 qui entraîneront le sinistre « discours de Grenoble » du président Nicolas Sarkozy. Un quartier, enfin, où en 2012, des habitantEs créent l’Atelier Populaire d’Urbanisme, pour dépasser la simple opposition à la rénovation urbaine et construire des alternatives en associant les habitants et acteurs associatifs et économiques du quartier à la démarche de rénovation urbaine.

Au milieu de ce quartier ne coule pas une rivière, mais un lac artificiel, en vis-à-vis d’une piscine couverte dotée d’un bassin de 25 mètres. Tous les habitants du quartier et ceux du Village Olympique voisin y ont appris à nager. Autant d’histoires individuelles qui s’inscrivent dans celle, plus large, des piscines Iris, programme lancé en 1969 par le ministère de la Jeunesse, des Sports et des Loisirs ambitionnant de construire 1000 piscines partout en France pour favoriser l’apprentissage de la nage. Des équipements communs et publics standardisés, déclinés en cinq modèles (Iris, Plein-Ciel, Plein-Soleil, Caneton et Tournesol ...), aux fins que les petites et moyennes communes puissent les construire de manière économique. Un État seul maître d’ouvrage qui sélectionne les projets et en assure la faisabilité via des facilités de financement avec la Caisse des Dépôts.
« Au-delà la préfabrication imposée, ce qui est particulièrement intéressant à la lecture du cahier des charges réside dans l’obligation pour les candidats de concevoir un édifice pouvant s’ouvrir sur l’extérieur, par beau temps. Brillante idée tant ce besoin de modularité saisonnière — pensée pour proposer des complexes sportifs à la fois dédiés à l’éducation, à l’entraînement et aux loisirs — a façonné les systèmes constructifs et les propositions volumétriques des projets lauréats du concours. […] Ainsi, sur le papier, elles sont toutes rigoureusement identiques. Mais dans les faits, chacune a ses petites particularités, selon les besoins de la commune, le climat, la nature du terrain ou les fantaisies de l’architecte local en charge de l’implantation du projet. Parfois, des jeux ou des bassins extérieurs s’ajoutent, quand ce ne sont pas des bâtiments annexes, plus ou moins bien accolés à la structure circulaire. Au fil du temps, les matériaux et les aménagements doivent être entretenus, réparés et remplacés, ce qui offre toute une palette de variations allant des couleurs aux hublots en passant par l’aménagement des vestiaires.1 »
À partir des années 2000, plusieurs communes entament des rénovations énergétiques ou plus visibles, voire même des extensions de ces équipements économiques qui, malgré leur standardisation, s’avèrent finalement transformables.

En 2015, la piscine Iris de la Villeneuve ferme, une nouvelle ayant été construite à dix minutes de marche en 2007. Que faire, dès lors, de cet équipement public, techniquement compliqué à rénover – le système de réchauffage de l’air n’était plus aux normes –, symbole d’une politique d’accès démocratique aux loisirs, catalyseur de souvenirs, de rencontres et d’échanges depuis quarante ans au cœur d’un quartier périphérique de Grenoble ? Propriété de la Ville, la piscine se trouve au milieu du périmètre du Programme National pour la Rénovation urbaine de l’ANRU (Agence nationale de la rénovation urbaine) qui réhabilite le quartier depuis 2008. Comment répondre à la mobilisation citoyenne qui, après s’être longtemps structurée autour de la défense d’un cadre de vie, s’est battu contre sa fermeture ? Comment répondre à une population particulièrement attachée à « son » parc – le parc Jean Verlhac, dessiné par le paysagiste Michel Corajoud – et qui se sent délaissée ? Que faire de ce commun rempli de souvenirs, dénué de qualité architecturale, mais plein de possibles qualités d’usages ?
Un collectif qui expérimente dans le quartier de nouveaux usages pour l’ancienne piscine
La mobilisation associative a évolué avec la fermeture de la piscine, du deuil de l’ancien lieu, désormais désaffecté et inaccessible, en proposition pour qu’il ne soit pas détruit mais rouvert à d’autres usages. « Rapidement, les associations du quartier ont eu cette capacité de convertir le combat contre – contre la fermeture de la piscine – en combat pour faire avec », explique Marion Levoir, architecte, sollicitée initialement avec Morgane Cohen par l’association « Villeneuve debout » pour accompagner l’émergence d’un collectif autour du devenir du lieu. Les affinités des deux architectes avec le quartier ne sont pas anodines. Toutes deux ont étudié à l’école d’architecture de Grenoble (ENSAG) en lisière de la Villeneuve. Morgane Cohen était très investie dans les ateliers de rue de l’association Madame Ruetabaga à la Villeneuve. Elle avait auparavant conduit les ateliers populaires d’urbanisme (APU) sur le quartier auprès de l’association Planning, et initia, dans ce cadre, les événements d’été Villeneuve plage. Marion Levoir, quant à elle, passa entretemps par le Livradois Forez, où elle travailla avec des collectifs du réseau Superville et des associations d’éducation populaire et politique.

Dès 2015, le bâtiment vacant est proposé comme sujet d’étude à des étudiants de l’ENSAG issus du parcours de master Architecture, villes, ressources. Ils et elles mettent en lumière les atouts de ce patrimoine délaissé au travers d’une esquisse de programmation d’usages et d’une proposition de rénovation architecturale. Nourris d’entretiens et d’ateliers avec les habitantEs et les acteurs associatifs du quartier, deux scénarii sont ainsi proposés, en 2015 et 2016, dont l’installation du Fablab de l’école d’architecture, d’un café et d’un solarium, donnant forme à des imaginaires collectifs locaux. En parallèle, les associations de quartier occupent l’espace public en posant la question des futurs usages du lieu.

Ces initatives nourriront la candidature de ces associations à Gren’de projet. Organisé en 2017 par la municipalité, celui-ci est un appel à projets pour six bâtiments publics vacants de Grenoble. « La première décision politique de cette histoire a été d’inscrire la piscine Iris dans cet appel à projets », raconte Chloé Pantel, aujourd’hui adjointe au maire de Grenoble chargée du secteur de la Villeneuve. « Il était important que ce bâtiment puisse devenir le lieu d’un projet habitant. C’est un lieu central dans le quartier, en face du lac. On ne pouvait pas le laisser fermé sans rien. »
Les candidats à l’appel à projets doivent proposer un modèle économique pour le lieu qu’ils souhaitent investir. Cet appel à projet voit la formation d’un collectif informel, le collectif Iris, formé d’associations du quartier, accompagné initialement par l’architecte Morgane Cohen, qui présentent des propositions autour du bien-être et du soin – transformer la piscine en sauna, en hammam, avec un café et un lieu de rencontre. Seule candidature reçue pour ce bâtiment, la consultation est déclarée infructueuse par la Ville en raison, selon elle, de la faiblesse de son modèle économique.
Le début d’un partenariat public-citoyen
Un accompagnement du collectif Iris par la Ville et la métropole commence alors à se tisser. Seul projet collectif à avoir candidaté pour l’occupation de l’ancienne piscine et face à l’échec de la procédure classique de l’appel à projet, Éric Ruiz, directeur de la rénovation urbaine à la Métropole de Grenoble, incite ses équipes à initier une autre forme d’accompagnement du collectif. Séverine François, cheffe de projet renouvellement urbain à la Ville de Grenoble, raconte : « Nous nous sommes dits qu’il fallait arrêter de balader le collectif de dispositif en dispositif et imaginer un accompagnement plus cohérent. Nous avons donc mis en place un collectif paritaire avec six représentants du collectif Iris, des techniciens de la Ville et de la métropole. La première réunion, en septembre 2018, est tendue. Les associations du collectif souhaitaient un financement des collectivités publiques pour embaucher un équivalent temps plein pour travailler sur le projet de réhabilitation de la piscine, chercher des financements, etc. Ce n’était pas possible. Nous avons plutôt réfléchi à structurer la gouvernance du collectif et rédigé ensemble un appel à projet d’assistance à maîtrise d’ouvrage (AMO). » La rédaction collective de cette mission est intéressante. Les services de la Ville et les représentantEs du collectif Iris donnent ainsi forme à une maîtrise d’ouvrage intégrant en partie une dynamique associative. Dans la suite de cette démarche, des demandes de financement ont été rédigées conjointement par la Ville, la métropole et les associations.

« C’est la deuxième décision politique importante du projet, raconte Chloé Pantel. Que la Ville et la métropole financent une architecte pour structurer un collectif habitant et réfléchissent à un projet sans aucune programmation politique. » La commande porte sur la méthode – la programmation ouverte, une confiance et une délégation aux citoyens – et non sur la programmation toute tracée d’un équipement.
« Nous validons l’accompagnement de Marion Levoir, reprend Augustin Nallet, directeur du territoire secteur 6 qui comprend le quartier de la Villeneuve, et deux visions, en effet, se confrontent. Une vision institutionnelle à la recherche d’un projet complet avec des porteurs économiques solides et la vision de Marion Levoir et du collectif Iris qui travaillent à l’émergence du projet sur le territoire, qui mobilisent les habitantEs et réfléchissent à ce que l’on a envie de faire collectivement. À partir du moment où nous souhaitions conserver ce projet dans sa dynamique habitante et associative, les deux visions se sont confrontées dans le dialogue à travers beaucoup d’ateliers et de réunions. Marion Levoir, qui tenait les rênes de la mission, nous a montré d’autres exemples de lieux où cela s’était fait et nous lui avons fait confiance. » Citons, parmi ces exemples, l’Hôtel Pasteur et les projets portés par la Preuve par 7.
« Progressivement, raconte Marion Levoir, les services techniques acceptent que les associations locales incarnent le projet, sans attendre un autre projet futur. Nous touchions là la difficulté paradoxale des institutions à ce que les choses entrent dans le réel et à ce qu’elles soient incarnées par d’autres personnes que prévu ou que d’ordinaire. Accepter de renoncer à une partie de ses projections pour s'adapter à ce qui est, de fait, en train de se réaliser a été un effort de chaque partie prenante, moi y compris en tant que conceptrice. Ces renoncements ont porté sur des points variés : le modèle économique, la gouvernance globale du lieu, la logique constructive ou méthodologique... Au début, plusieurs imaginaires se confrontaient sur chacun de ces points. Certaines propositions ont, en revanche, trouvé leur légitimité parce qu'elles faisaient finalement sens pour le collectif au sens large et qu'elles étaient incarnées par des personnes engagées de longue date. »
Entre 2018 et 2019, à la faveur des deux éditions estivales de « Villeneuve Plage », événement initié par Morgane Cohen au sein de l’Atelier Populaire d’Urbanisme et porté par le collectif inter associatif Villeneuve Debout, qui réunit tous les habitantEs du quartier, de nouveaux usages centrés sur le soin et le bien-être sont expérimentés autour de l’ancienne piscine, toujours fermée : un grand salon d’été avec des jeux d’eau, des ombrières, un espace atelier, une terrasse et une scène pour des concerts acoustiques au bord du lac, une buvette. L’occasion de créer des espaces de pratiques et d’échanges dans lesquels habitantEs et passantEs s’accordent sur leur vision d’un lieu de bien-être, leurs envies et leurs désirs. La piscine Iris demeurant fermée, des usages s’inventent ailleurs, tout autour, au sein des lieux des structures partenaires.

« Les membres du collectif Iris sont aussi engagés dans le programme de Villeneuve plage. Ils organisent beaucoup d’animations en bordure du bassin qui est devant la piscine. C’est ainsi que des ponts se créent entre leurs activités devant le lieu et les futurs usages dans la piscine », raconte Laetitia Fabry, cheffe du service travaux et bâtiments de la Ville de Grenoble, qui accompagnera la réhabilitation du bâtiment.
Durant l’hiver 2018-2019, l’association Laboratoire Archaologie va contribuer à ces préfigurations à travers son projet Artcare. Reposant sur un dispositif itinérant, ce projet consiste à installer, un samedi par mois, une caravane-sauna et un salon de soins mobile dans des lieux partenaires situés non loin de la piscine (Maison des Habitants des Baladins et local de l’association sportive Kiap). Ce dispositif nomade (appelé Oasîch) propose d’expérimenter un lieu de soins partagés en permettant notamment aux mères de venir avec leurs enfants, un service de garde étant mis en place pour qu’elles profitent pleinement du bain de chaleur et des massages proposés. De nombreuses personnes participent à chacun des cinq passages, en un an, de ces « oasîchs » dans le quartier. Deux dynamiques associatives se rejoignent alors : celle autour de la piscine Iris et une autre autour du projet Artcare, dont Cécile Léonardi enseignante à l’école d’architecture de Grenoble est co-fondatrice. Elle raconte : « Un samedi par mois, en plein hiver, des gens de toute la métropole sont venus, des femmes, des hommes, etc. dans ce sauna itinérant pour recevoir ou transmettre des massages gratuits. L’idée était de faire voyager des îlots de chaleur humaine dans les quartiers en renouvellement urbain de Grenoble. C’est remonté aux oreilles du maire, qui vient voir. Se produit alors un déclic politique. À cet endroit-là, il y a de l’effervescence qui n’est pas communautaire : un spa populaire. Cette démarche dépasse le quartier, elle peut marcher socialement, culturellement, même économiquement. Les éluEs du secteur encouragent les techniciens. C’est le succès de cette activité qui a renforcé, chez les habitantEs, l’idée d’en pérenniser l’usage dans la piscine. » (dépliant oasich en lien)

Durant cet hiver rythmé par la venue de la caravane-sauna, et au milieu de tensions diverses entre les dynamiques associatives et institutionnelles, le collectif Iris explore sa structuration, en échangeant notamment lors d’une réunion publique avec la coopérative Oasis, une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) qui développe et accompagne des projets écologiques et collectifs. Comment imaginer l’avenir de la piscine comme un lieu de bien-être ? Comment faire face aux difficultés que rencontre un collectif bénévole pour se financer ? La rénovation du bâtiment a été évaluée à près de deux millions d’euros, a-t-on d’emblée besoin de l’investir tout de suite en totalité ?
L’idée d’un lieu de bien-être portée dans la réponse à l’appel à projet de 2017 est ainsi mise à l’épreuve sur le terrain, hors les murs, par une mobilisation associative et citoyenne, qui s’inscrit dans les dynamiques populaires du quartier. C’est par la préfiguration sur le terrain que la programmation imaginée gagne en légitimité, aux yeux des habitantEs et aux oreilles des éluEs.
Au four et au moulin : l’architecte, traductrice et assistance à maîtrise d’ouvrage
En 2019, le collectif essuie un nouvel échec, cette fois-ci dans sa candidature au budget participatif de la Ville, preuve que, sur ce projet, les dispositifs classiques de participation sont inopérants. « Chaque échec a cependant permis de créer des liens, analyse Marion Levoir, d’approfondir le travail avec les associations du quartier, en s’obstinant à tourner toutes les opportunités possibles vers le projet de la piscine. Ces étapes-là ont permis de créer un relais et finalement une commande. »
La même année, en effet, une étude de faisabilité, subventionnée par la Ville et la métropole, menée par Florian Golay, Morgane Cohen et Marion Levoir, rassure sur l’état du bâtiment. Malgré l’incendie de 2017, sa structure métallique et sa toiture peuvent être réutilisées. L’étude propose aussi deux scénarii d’organisation spatiale, divisant l’espace couvert de la piscine en modules parallèles ou indépendants pouvant accueillir une grande variété de structures et d’usages. « L’étude de faisabilité montre qu'on peut créer à l'intérieur différents espaces, différentes boîtes et aménager petit à petit la halle avec toujours cette idée de sauna, de restaurant, qui est le projet à terme porté par le collectif. » résume Laetitia Fabry.
« L’enjeu, dit Marion Levoir, était de ne pas perdre le fil des envies des habitantEs autour du bien-être et de leur donner forme. Il y eut donc des plans, une maquette, beaucoup de récits. La casquette d’architecte permet de donner forme à ces dynamiques. » Augustin Nallet, directeur du territoire secteur 6 qui comprend le quartier de la Villeneuve, abonde : « Cela a été un gros avantage que Marion Levoir soit architecte. Elle a produit beaucoup de plans, une maquette, etc. Le jour où nous avons posé ça devant les élus, on avait tout. Nous n’aurions pas été capables de remporter leur adhésion sans ce travail. »
« Marion Levoir a fait à la fois l'accompagnement du collectif pour formaliser leur projet et elle a participé à l'étude de faisabilité, raconte Séverine François, cheffe de projet renouvellement urbain à la Ville de Grenoble. Ce qui est lourd à porter pour une association, c’est le modèle économique. La Ville pouvait assumer les travaux de transformation de la piscine en halle. Et après, l’idée était de rendre l’espace sécable en plusieurs volumes, chaque association pouvant avoir un petit volume à l'intérieur du grand. Nous avons ensuite déposé dans le projet urbain la demande de subvention pour la piscine Iris. Et puis le collectif a cheminé en association. On a continué de travailler sur la formalisation du programme des travaux en imaginant la première phase. »
En se constituant en association, le collectif iris dessine une proposition alternative à celle de modules séparés, davantage tournée vers l’idée d’un commun : rénover un espace couvert, mis aux normes pour l’accueil du public, telle une vaste toiture sous laquelle pourront s’insérer des constructions légères ou réversibles. En parallèle, construire un projet associatif qui est, à sa manière, une toiture protectrice afin que les futurs usages ou activités qu’il accueillera soient fidèles à ses idées structurantes, celles d’un lieu ouvert sur le quartier et la ville, non lucratif ni spéculatif, porté par les pratiques du soin, de la santé et du vivant.

La deuxième édition, en 2019, de Villeneuve Plage, axée sur le sujet « Piscine iris », coïncide avec l’étude de faisabilité sur la programmation d’usages. « Ces commandes menées en parallèle, l’une institutionnelle et l’autre associative, donnent à notre duo les moyens de relever, d’observer, de questionner les usages testés sur les abords de la piscine. La double commande nous permet des allers-retours. Nous travaillons des propositions spatiales « en off » entre architectes, avec l’appui d’un ingénieur. Puis nous confrontons ces propositions aux regards à la fois critiques et rêveurs d’une dizaine de personnes, sous la forme d’un entretien long. Nous choisissons ces personnes parce que leur point de vue vis-à-vis de ce lieu nous a marqué ou inspiré à un moment dans la démarche (lors d’un salon de massage, d’une rencontre sur les lieux d’hospitalité, ou via les réunions du collectif iris). Lorsque nous présentons le carnet de « programmation » très détaillé, chacunE, institution, association ou personne investie, semble se reconnaître dans une démarche commune, qui avait jusque-là des contours encore très flous, voire conflictuels. », explique Marion Levoir.
Après avoir été rémunérées par les associations, puis par les collectivités pour une première étude de faisabilité, tout en étant également bénévoles dans les temps de recherche de financement, Morgane Cohen intègre l’association Madame Ruetabaga en tant que salariée et Marion Levoir revient dans le projet en tant qu’assistante à la maîtrise d’ouvrage auprès de la Ville. Du fait du Covid, ces missions sont décalées en 2021. C’est à la fin, aux premiers mois de 2022, que le budget de rénovation est porté par les éluEs auprès du conseil municipal, qui valide officiellement l’engagement de ces derniers, et se concrétise par une maîtrise d’œuvre portée par les services de la Ville, avec, de nouveau, une mission d’AMO ponctuelle de Marion Levoir. « Je travaillais avec les services techniques, puis avec le collectif, puis nous organisions un atelier en commun. Et la boucle recommençait. Les techniciens ont réellement fait office de relais », raconte-t-elle. En 2022, en parallèle des phases études, internes à la Ville, quatre réunions de suivi sont organisées entre le collectif et les services techniques de la Ville et de la métropole. « La direction de l’immobilier municipal est associée, en particulier son équipe de maîtrise d’oeuvre, raconte Cécile Leonardi. Tout ce qui relevait de l’urbanisme transitoire leur était assez étranger. Mais c’était intéressant car les techniciennes de l’équipe avaient une vision très pratique : comment on rénove ? comment on entretient ? »
« Les réunions de suivi ont souvent été centrées autour de la maquette construite par Marion Levoir, qui nous permettait de dialoguer dans le détail, raconte Laetitia Fabry, cheffe du service travaux et bâtiments de la Ville de Grenoble. Nous arrivions avec nos contraintes techniques et, de la discussion, sont nés plusieurs compromis. De notre côté, nous discutions aussi à chaque étape avec les élus pour réfléchir à cette phase intermédiaire. Ce n’était pas le projet complet que le collectif avait en tête avec le sauna, le café mais quelque chose de progressif. Ce n’était pas simple au début. »
Pas simple, en effet, d’accorder différents emplois du temps – au sens premier de différentes manières d’envisager le temps, d’instituer un calendrier pour le projet et pour le lieu. Si Yann Mongaburu, conseiller municipal de Grenoble délégué à l’urbanisme transitoire, confirme que cette notion d’urbanisme transitoire a débloqué la situation en ouvrant les esprits à une démarche progressive – là où les appels à projets tout ficelés n’avaient pas fonctionné – l’accord n’était pas encore total sur ce que recouvrait le projet de la halle des Iris. Quand commence le projet ? Le vrai projet, est-ce ce sauna et ces espaces bien-être qui ne pourront voir le jour que dans plusieurs années – au risque de voir trop grand, trop loin ? –, obligeant ainsi à réfléchir à une première phase intermédiaire ? Ou bien commence-t-il dès maintenant ? Mais n’a-t-il pas déjà commencé depuis 2015 – le projet, au sens du progetto pour la peinture, du brouillon, de l’esquisse ?
Une association citoyenne féminine
La crise sanitaire retarde l’avancée de la démarche. Entretemps, le collectif se transforme. Les anciens leaders associatifs cèdent leur place à une équipe entièrement féminine, qui anime aujourd’hui l’association La halle des iris. « Nous avions auparavant un rôle de contribution. Nous prenons désormais des rôles de gouvernance » dit Clémence Rakotondrainibe, qui, au début de ce texte, plante des fleurs devant la halle réhabilitée. « Nous avons pris confiance grâce à Marion Levoir, dans le fait d’être écoutées pour soi et dans les liens tissés avec la Ville, dont les services techniques comptent aussi beaucoup de femmes. Marion nous a donné des outils pour continuer le travail. » Elle s’est faite traductrice entre les services techniques, politiques et les membres du collectif, devenu une association de cinq habitantes du quartier : deux retraitées et trois personnes sans emploi, dont deux mères de famille, auxquelles Cécile Leonardi s’est ajoutée en tant que membre du CA. « L’enjeu pour nous est de conserver cette ambiance tout en grandissant, en intégrant d’autres personnes. » Plusieurs générations et formes de militantisme se sont, en effet, cristallisées et relayées autour de l’ancienne piscine. Les acteurs du projet notent que cette bascule vers une gouvernance renouvelée, aux manières plus consensuelles mais non dénuées de puissance, a apaisé le dialogue avec les institutions politiques.

Été 2022 - Le chantier commence enfin
En 2022, les choses s’accélèrent. Augustin Nallet raconte : « Cet été a été chaud autour du bâtiment avec des tirs de mortier. On a dit aux politiques qu’il fallait mettre de l’argent. Marion Levoir avait déjà travaillé sur toutes les étapes transitoires. Nous avions déjà obtenu 150 000€ du fonds de cohésion sociale de la métropole. Nous avions candidaté collectivement au Fonds pour le recyclage des Friches, approfondissant ainsi la formalisation du projet, mais nous n’avons pas été retenu puisque ce fonds finance d’abord des activités économiques et que le portage du projet n’était pas, selon eux, assez abouti. Grâce au travail de l’association et de Marion Levoir, nous avons pu rebondir. D’une part, avec le volet de l’urbanisme transitoire, pour lequel les élus étaient enthousiastes. Dans la programmation pluriannuelle d’investissement pour 2022-2023, 200 000€ annuels sont inscrits pour les travaux de la halle. D’autre part, nous trouvons le reste auprès de l’ANRU. »
« En 2022, reprend Laetitia Fabry, nous lançons une étude sur la base d’un programme de « halle première » : s’occuper d’abord de la coque de l’ancienne piscine, intervenir sur le clos et le couvert pour en faire un espace capable d’accueillir différents projets. Nous anticipions un projet sans avoir de plan tout en nous donnant les possibilités, ensuite, de voir évoluer le bâtiment. Cette étude est distincte de l’étude de faisabilité de 2019, elle ne s’intéresse pas au découpage intérieur des espaces mais aux travaux à mener pour rendre le bâtiment évolutif sans démolir des choses, ni devoir réinvestir de façon trop massive par la suite. Nous avions aussi à l’esprit de faire un projet qui puisse continuer à vivre en l’état : la Ville investit dans le bâtiment mais si le projet de l’association n’aboutit pas ou met trop de temps à aboutir, la halle doit pouvoir fonctionner en l’état, telle quelle, voire évoluer vers d’autres projets. Cette étude a été menée en maîtrise d’œuvre interne, ce qui est assez spécifique dans notre fonctionnement. D’ordinaire, nous faisons appel à une maîtrise d’œuvre externe. Mais, en notre sein, nous avons un service de maîtrise d’œuvre assez conséquent, en capacité de gérer ce genre de projet. »

Le chantier commence, pour huit mois, en septembre 2023. Un tiers de son budget est dédié au gardiennage permanent du bâtiment pour faire face aux incivilités – la dépose des installations électriques a, par exemple, été dérobée pour le cuivre. « Aucune tentative d’intrusion n’a cependant été constatée, sans doute parce que le projet était porté par les habitantEs », dit Laetitia Fabry.
Le chantier transforme l’intérieur du bâtiment : le bassin de la piscine est recouvert d’une dalle béton pour permettre de laisser passer les réseaux, le toit ouvrant fermé, les vestiaires dont le toit avait été incendié ont laissé la place à une pergola, espace lisière entre l’espace public et l’intérieur, un jardin en pleine terre est creusé dans l’ancien solarium et des toilettes sont installées sans empiéter sur l’emprise de l’ancien bassin.
« De tous nos délaissés municipaux, c’est le premier qui rouvre »
« Ce projet a déstabilisé le service interne de la maîtrise d’œuvre, admet Karim Benkara, technicien bâtiment à la direction de l’immobilier municipal de la Ville. On va faire une grande boîte vide, et après ? Sachant tous les problèmes de sécurité, de vandalisme du quartier. On se disait que le projet durerait deux semaines avant de brûler et que ça ne servirait à rien. »
Laetitia Fabry reprend : « L’important était de ne pas s’arrêter à la crainte des dégradations. Ce qui est assez beau dans ce projet, c’est la sorte de confiance qui s’est créée. On a tous été embarqués et on s’est investi davantage que dans d’autres projets plus classiques. »
« La pugnacité du collectif, qui s’est battu depuis sept, huit ans, nous portait en tant que maîtrise d’œuvre », reprend Karim Benkara.
« L’implication du collectif a mis beaucoup de sens dans les travaux que nous menions, continue Laetitia Fabry. Au début, nous étions un peu réticents mais nous avons été portés par le collectif. Concernant la méthode, ce projet est l’un des premiers d’urbanisme transitoire à Grenoble. Il a donc ouvert un autre prisme sur la manière d’aborder un bâtiment, en disant : on ne fera pas quelque chose de parfait, on conserve le bâtiment, on ne le chauffe pas dans un premier temps, etc. On peut mener un projet sans faire un objet fini, ficelé, qui réponde à un programme bien défini. Cela nous a appris à avancer sans trop savoir ce qu’on allait faire ensuite mais en promouvant une intervention minimale, frugale. »

Est-ce encore un projet transitoire ? « Je le considère ainsi au sens où nous avons accompagné ce passage de la blessure à l’affection », dit Yann Mongaburu, conseiller municipal de Grenoble délégué à l’urbanisme transitoire. En tout cas, le temps long de la permanence incarnée par le collectif, assistée d’une architecte traductrice des usages dans le projet, a notamment permis une certaine souplesse au moment du chantier. « Certaines choses se sont en effet décidées en cours de chantier », raconte Karim Benkara. Le travail au long cours de la permanence architecturale a cependant permis d’anticiper certaines problématiques, soutenues au fil des travaux grâce à la réactivité des éluEs et des technicienNEs – la création d’un jardin en pleine terre plutôt que dans des bacs ou sous serre et l’installation de sanitaires dès la première phase de travaux. L’association La halle des iris avait alors obtenu un financement de la Fondation de France pour penser l’ouverture du lieu et ses suites, sans lequel la mobilisation de Marion Levoir comme architecte accompagnatrice aurait été compromis : « Ce projet démontre, dit-elle, que sans financements continus, il devient difficile de défendre certains choix au fur et à mesure qu’ils apparaissent incontournables vis-à-vis des usages. » « Sur ce point comme sur tout le reste, ce qui est réalisé aujourd’hui est ainsi beaucoup plus viable et a davantage de sens que ce qui était pensé au début. », conçoit Karim Benkara.
Ces évolutions ont parfois été sources de tensions. « Au démarrage des travaux, on ne peut pas tout changer, on ne peut pas faire des avenants trop compliqués », tempère Laetitia Fabry. « Il a également fallut s’adapter au bâtiment, reprend Karim Benkara. Lorsqu’on le dépouillait complètement de ses organes techniques, nous avons eu des surprises. Il fallait s’adapter quasiment au jour le jour. Les entreprises nous ont proposé de faire certaines choses différemment de ce que nous avions imaginé. » Et de conclure qu’« il faut se concerter pour avancer. »

C’est bien la confiance qui est au cœur de la réussite de ce chantier. « Nous avons passé beaucoup de temps d’aller-retour avec l’association, en présence de l’élue, pour bien expliquer ce qui se faisait, explique Laetitia Fabry. Cela a permis de générer et de maintenir une relation de confiance. » « Nous avons également dû accepter des choses par rapport au quartier, reprend Séverine François : que le bâtiment soit fracturable parce que le coût du gardiennage ou de le transformer en blockhaus était trop élevé ; accepter de la végétation malgré les normes de sécurité incendie. Tout ça a été permis par le travail au long cours avec l’association. »
La réouverture d’une halle appropriée par les habitantEs
La halle des iris est ouverte depuis juin 2024. La Ville en a remis les clés à l’association via une convention d’occupation temporaire de trois ans. À charge pour elle de sélectionner et de sous-conventionner avec les usagers intéressés de la halle. Elle continue ainsi son travail de permanente du territoire, intermédiaire entre les associations locales et la Ville, vis-à-vis de laquelle elle entend trouver son indépendance.

Avant même la fête d’inauguration, les gens passaient devant, s’arrêtaient, comme le maître du chien Voyou, entraient même. Pas besoin de faire de la réclame. Plusieurs associations du quartier étaient déjà venues manifester leur intérêt pour occuper l’espace le temps d’un atelier théâtre, d’un cours de cirque pour enfants ou de zumba pour personnes âgées. « Avec sa grosse porte coulissante, la halle ressemble à une grange au milieu du parc paysager », dit Clémence Rakotondrainibe en découvrant les lieux.
« Ce que permet la halle, il faut le permettre », dit Cécile Leonardi. L’enjeu est, en effet, de taille. Gérée par une association citoyenne bénévole, la halle ne doit pas rater son démarrage. Si les membres de l’association sont attachées à leur fil rouge du bien-être, elles ne ferment la porte à aucune activité, si celle-ci n’est pas individuelle et ne peut être accueillie dans un autre équipement déjà existant. « Plein d’activités seront possibles ou exclues par le bâtiment lui-même : la hauteur insuffisante pour des jeux de ballons, le bruit… ». « Nous voulons d’abord des activités foraines, dit Cécile Leonardi, où chacun apporte et repart avec son matériel. »
En quinze jours, les habitants se sont déjà appropriés ce commun porté par un collectif citoyen – jusqu’au maître de Voyou proposant d’aider à planter des fleurs. « Se donner les moyens de le rouvrir, c’est déjà considérer ce lieu comme un commun, dit Chloé Pantel. Dix ans pour y parvenir, c’est long. Mais, de tous nos délaissés municipaux, c’est le premier équipement public qui rouvre.

Ce projet aura réinterrogé tout le monde sur cette question du temps, de regarder autrement le devenir des bâtiments publics, de penser une friche avant même qu’elle n’en devienne une et, surtout, d’envisager d’autres manières d’accompagner les mobilisations citoyennes. »
La halle des iris raconte ainsi l’histoire exemplaire d’une architecture standardisée transformée par un projet très local, de quartier, dans lequel la Ville propriétaire accorde à un collectif citoyen une délégation de confiance. Chemin faisant, des besoins locaux sont expérimentés, qui conduisent la maîtrise d’œuvre et la maîtrise d’ouvrage publiques communales à changer ses manières de faire, en prenant notamment le rythme du collectif citoyen.
Au fond, conclue Yann Mongaburu, « ce lieu incarne les quatre éléments que nous avions à l’esprit : la sobriété qui inverse la logique ordinaire des projets en se demandant quoi faire a minima pour que le projet commence ; l’esprit d’expérimentation, on peut se permettre de se planter, c’est pas grave ; l’horizontalité des décisions ; et la conservation de ce lieu, passeur de mémoire vers des usages futurs. »
Aujourd’hui, les habitantes qui gèrent la halle préfigurent ces usages au quotidien. En plus de la prêter à différentes associations du quartier, elles y développent des animations autour du bien-être alimentaire en faisant du jardin d’aromatiques qui commence à s’épanouir dans le solarium un acteur déterminant du lieu et de son hospitalité. Maya Hanifi, co-présidente de l’association qui a cultivé ce jardin durant le premier été d’existence de la halle et qui l’a ouvert aux anciens du quartier pour qu’ils viennent s’y rafraîchir, résume cet investissement en quelques mots : « Nous nous sommes unies autour de vraies valeurs : partage, échange et convivialité. Et nous allons continuer de les porter pour que la halle soit une grande porte ouverte sur de nouveaux horizons. »
La rédaction collective de cette mission est intéressante. Les services de la Ville et les représentantEs du collectif Iris donnent ainsi forme à une maîtrise d’ouvrage intégrant en partie une dynamique associative.
La deuxième édition, en 2019, de Villeneuve Plage, axée sur le sujet « Piscine iris », coïncide avec l’étude de faisabilité sur la programmation d’usages.
- Julien Béneyt, « Vies & mort des piscines Tournesol« , Exercice.