Le mouvement de l’habitat participatif
L’autogestion : stratégie pour produire le logement de demain
Pierre-Charles Marais
Les projets d’habitat participatif sont d’abord des initiatives qui répondent aux besoins de personnes et d’un territoire, dont l’autogestion, la capacité à entreprendre en toute autonomie, est l’une des forces essentielles. Dans la perspective d’un mouvement de l’habitat participatif, comment faciliter et démultiplier les projets, sans chercher à normaliser et ainsi affaiblir la démarche expérimentale vécue par des habitantes ? Et quel modèle organisationnel peut s’avérer cohérent avec cette réalité de terrain ?
Le mouvement Habitat Participatif France regroupe les acteurs citoyens engagés autour du pouvoir d’agir des habitantes1 dans la production de leur cadre de vie. Habitats groupés, coopératives, écolieux… si les formes sont multiples et les expériences très diverses, la présence et la coopération des futures utilisatrices dans l’élaboration de leur propre habitat est le terreau d’expérimentations qui poussent les curseurs du logement au regard d’enjeux économiques, environnementaux et sociaux. A l’heure où les opérateurs mercantiles imaginent proposer des logements partagés « clé en main » et mettent en avant des « révolutions » cosmétiques qui ne répondent pas aux besoins qualitatifs et quantitatifs de notre société, n’est-il pas temps de reconnaitre que la démarche collective autour de communs est intrinsèquement porteuse d’innovations dont la portée est d’intérêt collective ?
Toutes les recherches réalisées sur les projets d’habitat participatif mettent en évidence leurs apports à de nombreux sujets situés au cœur des enjeux de politiques publiques ; c’est sur la base de ce constat que l’habitat participatif est régulièrement cité comme une sorte de « laboratoire de recherche et développement » sur le champ de l’habitat. Un laboratoire entièrement décentralisé, sans pilote, sans actionnaires, sans feuille de route et sans objectifs à atteindre. Sans conscience même de son existence !
Pourtant, la question du nombre et de l’échelle des projets se pose sans cesse : comment faciliter et étendre ces expériences qui restent trop souvent « virtuoses », complexes, exigeantes ? C’est de ce questionnement que naissent les réseaux qui se sont structurés d’abord localement en fonction de l’histoire des territoires, puis au niveau national sous une approche thématique en différentes structures qui cherchent aujourd’hui à renforcer leurs alliances autour d’objectifs communs.
La question des synergies entre des expérimentations locales, leur capitalisation, leur démultiplication, est au cœur du projet de l’association Habitat Participatif France, qui depuis une dizaine d’années porte la parole de ces expériences de terrain et travaille à la construction d’un « mouvement de l’habitat participatif ». Cette démarche avance progressivement mais tâtonne autour de plusieurs contradictions, à commencer par la pensée même d’expériences aussi hétéroclites et indépendantes par essence. Issus du terrain, les projets d’habitat participatif sont d’abord des initiatives qui répondent aux besoins de personnes et d’un territoire bien avant de se penser – peut-être – comme partie d’un réseau ou d’un projet politique. L’autogestion, la capacité à entreprendre en toute autonomie, est sans aucun doute une des forces essentielles de ces projets. La perspective d’un mouvement pose donc au moins deux questions : comment faciliter et démultiplier les projets, sans chercher à normaliser et ainsi affaiblir la démarche expérimentale vécue par des habitantes ? Quel modèle organisationnel peut s’avérer cohérent avec cette réalité de terrain ?
Tenter de répondre à ces questions implique de revenir sur la question de la démarche collective, de « l’expérience », comme méthode. Qu’est-ce qui fait que les initiatives collectives portent intrinsèquement des propositions d’intérêt collectif ? Ces projets peuvent-ils constituer un modèle alternatif à la marchandisation du logement ? Au-delà des demandes d’intégration dans les politiques publiques adressées aux institutions, comment le « mouvement de l’habitat participatif » peut-il se penser et se construire comme un véritable laboratoire, porteur en soi des changements qu’il propose ?
De l’autogestion au pouvoir d’agir
Dans les années 60-70, premier âge d’or de l’habitat participatif, la notion d’autogestion était au cœur des réflexions qui mobilisaient les collectifs porteurs de projets alternatifs, aussi bien en autopromotion qu’en partenariat avec des acteurs du logement social – comme en témoignent les projets encore actifs qui datent de cette époque, mais aussi tout ce mouvement qui a gravité autour des fameux Locaux Communs Résidentiels (LCR), qu’on ne peut regarder sans les mettre en parallèle avec les processus d’organisation sociale des quartiers populaires.
Les projets d’habitat participatif en autopromotion (portés et financés par les habitantes elles-mêmes) sont de loin les plus nombreux, quelle que soit la période, mais il me semble particulièrement éclairant, pour essayer de comprendre les enjeux liés à la participation, de s’intéresser aux projets qui doivent composer avec des acteurs institutionnels.
Dans les années 90, l’autogestion et les LCR sont passés de mode, et c’est avec des concepts plus policés que renait l’habitat participatif. En ce début du XXIème siècle néolibéral, la dynamique citoyenne encouragée par les collectivités territoriales et la loi ALUR semble faire référence à une forme d’habitat caractérisée par des espaces partagés et des liens de voisinage actifs. Pourtant en 2014 ce projet porté par Cécile Duflot est co-construit avec les mouvements citoyens : l’habitat participatif est défini dans la loi comme une « démarche citoyenne » et il institue la capacité des collectifs à être maitre d’ouvrage de leur opération, reconnaissant l’intérêt de redonner du pouvoir d’agir citoyen. Mais pilonnée par le lobbying de certaines professions et les craintes d’institutions, les statuts qu’elle crée se révèlent inapplicables2. Au final la loi ne permet qu’une reconnaissance symbolique de l’habitat participatif ; dépossédée d’une dynamique citoyenne en capacité de se saisir de cet outil inopérant, il n’est pas surprenant que l’habitat participatif se traduise finalement par un imaginaire moins politique (ou moins politisé), en se rattachant plutôt aux concepts issus des lois sur l’urbanisme qui généralisent la pratique de concertation, vu comme espace où les citoyens peuvent intervenir au sein de cadres institutionnels, professionnels, très contraints. La notion de maîtrise d’usage en est l’expression, en ce qu’elle reconnait la place des habitantes-usagères dans l’élaboration d’un projet, tout en clarifiant un rôle limité et distinct de celui du maître d’ouvrage. La valorisation du lien social, de la convivialité ou du « bon voisinage » trouvent parfaitement leur place dans ce cadre puisqu’ils remettent peu en cause les processus de production des projets immobiliers. Là où la logique d’autogestion faisait référence à une revendication démocratique qu’on pourrait qualifier de révolutionnaire au sens marxiste (dans le sens où il s’agissait pour les citoyennes-habitantes de reprendre le contrôle de l’outil de production immobilière), la possibilité pour les citoyennes de « refaire lien » dans des espaces communs est d’autant moins subversive que le constat d’éclatement du lien social produit des effets néfastes de plus en plus reconnus, en particulier auprès des aînées.
Au sein du mouvement de l’Habitat Participatif, les Coopératives d’Habitants ont le plus activement maintenu dans leur discours des principes démocratiques forts, faisant de l’autonomie de décision un enjeu en soi ; à l’opposé du spectre, les projets conduits par des organismes HLM se satisfont souvent de processus participatifs qui accordent moins de pouvoir de décision réelle aux habitantes (qualifiés de « maître d’usage » dans les conventions de partenariat) mais valorisent plutôt une architecture qui, par sa conception (la question des coursives par exemple) et ses espaces communs, favorisent une alternative de mode de vie3.
Ce niveau d’ambition de participation habitante peut être mis en miroir de l’inscription de ces projets dans leur contexte règlementaire, juridique, conceptuel : là où les coopératives d’habitants souhaitent construire une propriété collective déconnectée du marché immobilier (l’enjeu étant "une révolution culturelle"), les organismes HLM s’appuient sur les outils du logement social, permettant d’ouvrir l’habitat participatif à un public plus large (ou à redonner la parole aux habitants du logement social, selon les points de vue).
Si la question de l’engagement des habitants est au cœur de la création des associations qui prennent forme autour de 2005-2010, les documents produits ensuite tendent le plus souvent à valoriser l’ouvrage architectural – autour des espaces communs en particulier – et la question du lien social. Ce n’est que récemment qu’Habitat Participatif France a commencé à formuler un discours clair sur la notion de pouvoir d’agir des habitantes, et à envisager une approche plus relative des formes de l’habitat (du point de vue de l’architecture, des espaces partagés…). Cette approche s’exprime en particulier avec la création d’un programme d’action en direction des Quartiers populaires, qui mobilise une partie conséquente des ressources de l’association et génère des espaces de rencontre, d’échange et d’expérimentation qui contredisent le préjugé selon lequel l’habitat participatif est un outil limité à un public favorisé. Ces nouvelles actions orientent les réflexions du mouvement sur les processus d’émancipation que permet la démarche citoyenne – pour reprendre avec ironie le terme de la loi ALUR.
Les travaux engagés par Habitat Participatif France dans les quartiers populaires, s’ils ne reflètent pas la réalité des projets qui restent à 72% portés par des collectifs en autopromotion (et donc en capacité de financer leurs logements), sont l’expression de la place accordée par le Mouvement au caractère émancipateur de la démarche d’habitat participatif. Il ne s’agit pas en particulier d’offrir aux habitantes un espace partagé (c’est d’ailleurs l’inverse qui se produit dans les quartiers avec la “résidentialisation” de tout ce qui peut ressembler à du commun), mais d’abord le droit à exister collectivement dans la ville. C’est donc bien d’un enjeu démocratique dont il s’agit, celui de reconnaitre le pouvoir d’agir d’habitantes souvent engagées dans la vie associative de leur quartier voire dans des luttes face à des transformations urbaines qui méconnaissent leur place dans la cité. Le terme de capacitation est régulièrement utilisé, en remplacement de l’anglais empowerment, pour faire référence à l’accompagnement de ces dynamiques et des habitantes engagées dans des processus qui font largement appel aux outils de l’éducation populaire. Le mouvement semble dorénavant considérer la forme architecturale, et les espaces communs en particulier, comme la simple expression d’un processus confié aux mains des habitantes et dont il ne faut pas présumer des formes. Ce constat, en interne, peut être déstabilisateur, car il implique que le fruit d’une démarche d’organisation peut ne pas être un habitat participatif, sans qu’il s’agisse d’un échec, ou d’accepter des formes d’habitat autogéré qui ne contiendraient pas d’espaces communs, ou différents de ceux habituellement attendus – bref, la démarche remet en cause les modèles !
Il peut sembler curieux qu’au sein d’un mouvement qui revendique le pouvoir d’agir des habitantes, autant d’intérêt soit apporté à la forme de l’architecture, comme si des espaces partagés modestes ou une construction en matériaux peu écologiques étaient nécessairement l’illustration d’une démarche participative moindre… L’existence d’espaces communs généreux et l’utilisation de matériaux biosourcés n’est pourtant aucunement garante de la qualité d’une démarche participative ; pourquoi ce parallèle, et par conséquent la difficulté à s’intéresser réellement au processus émancipateur ?
C’est banal de le dire, mais les processus de transformation sociale ne sont pas visibles au premier coup d’œil, il n’est donc pas surprenant que l’examen superficiel, a fortiori à travers l’œil médiatique, survalorise la réussite architecturale. Mais ce raccourci de pensée vient aussi, à mon avis, de la réalité expérimentée par chacune : il est tellement difficile de mettre en œuvre de réels espaces de co-construction où les habitantes sont vraiment considérées par leurs partenaires comme des actrices du projet ; nous avons tellement l’habitude d’être contraintes par des processus externes (règlementaires, institutionnels, économiques…) que les caractéristiques perçues comme un manque d’ambition ne sont pas perçues comme un choix conscient du groupe d’habitantes, mais comme un semi-échec qui s’est imposé à lui. Le mur de béton nous rappelle dans notre chair que les habitantes n’ont pas pu réfléchir ensemble à leur projet – ou qu’ils se sont fait avoir. Valoriser, « rendre visible », la complexité des changements humains qui surviennent au cours d’un projet, reste un véritable défi.
Habitat Participatif France, à travers son programme Quartiers Populaires, expérimente de nouvelles formes d’action et accueille de nouveaux membres, dont les codes et les attentes étendent les réflexions du mouvement, en accentuant les sujets de démocratie, de culture, de destin commun ; ils renouvellent l’approche des sujets plus traditionnels – solidarité et écologie – en les reliant aux sujets économiques et sociaux. Les tensions qui peuvent apparaitre entre culture populaire et pensée prospective constituent un important espace de recherche sur la transition, que je rapproche des concepts exprimés dans la théorie du donut de l’économiste Kate Raworth : le champ des possibles doit se construire entre un plafond environnemental et un plancher social. En rappelant le plancher social, les habitantes des quartiers nous aident à réajuster notre projet commun.

Le mouvement de l’habitat participatif se trouve donc dans une dynamique qui d’une part semble se repolitiser (en faisant appel à des concepts démocratiques qu'on peut rapprocher de la période post mai 68, repensés à l’aune de la crise climatique) mais d’autre part accorde de plus en plus d’importance à la culture du partenariat (y compris avec des acteurs institutionnels pour qui les enjeux d’émancipation seraient plutôt une fin de non-recevoir) ; trajectoire délicate !
Voir brochure L'habitat participatif populaire

Un collectif d’habitantes s’est mobilisé contre la démolition prévue de l’immeuble « l’Arlequin » ; HPF les a soutenues en réalisant avec l’association Les Habiles, une étude qui mettait en évidence la possibilité de réhabiliter le bâtiment en y associant les habitantes du quartier.
« Participer » dans la production de l’habitat : construire de nouveaux partenariats comme autant d’espaces de renouvellement des possibles
Pour pouvoir pleinement se distancier du « résultat » matériel et s’intéresser aux processus (et donc sortir de toute ambition normative de ce qu’est un habitat participatif du point de vue de l’architecture), il convient de préciser ce qu’on entend par participation des habitantes, puisque cette notion est largement galvaudée par les institutions et les acteurs économiques. Et ce n’est pas surprenant : la participation c’est un partage du pouvoir – encore faut-il avoir envie de le partager, et être convaincu que c’est pertinent !
L’échelle d’Arnstein (ci-dessous4) nous offre un premier outil utile pour objectiver les attentes des groupes-projets en termes de « pouvoir » de décision dans le projet. Au premier abord il semble évident que l’habitat participatif se situe, d’un point de vue philosophique, dans le champ du « pouvoir effectif des citoyennes », à savoir les niveaux 6, 7 et 8. Cette grille n’est pas particulièrement utile en ce qui concerne les projets en autopromotion pour qui le niveau « 8 : contrôle citoyen » est presque automatique car les habitantes financent leur projet et en portent la maîtrise d’ouvrage, disposant donc de son contrôle effectif (à ce sujet il faut plutôt analyser la manière dont des non professionnels réunissent les conditions pour construire cette autonomie). Il y a donc un réel enjeu sur les termes de la participation au sein des projets dont les habitantes soit ne disposent pas des moyens financiers (et dépendent donc de financeurs / bailleurs extérieurs), soit n’ont pas la possibilité pour d’autres raisons (de temps, de réseau, de capacité, de handicap…) de tenir les rênes de leur projet et doivent donc pour le réaliser travailler en partenariat avec des acteurs professionnels de la production immobilière, habitués à mener eux-mêmes leurs projets.

La notion de partenariat est abondamment utilisée dans le mouvement de l’habitat participatif, reconnaissant le rôle complémentaire des différents acteurs d’un projet : un maître d’ouvrage porteur du risque financier, de la responsabilité assurantielle, des compétences techniques de montage de projet immobilier ; des professionnels de la maîtrise d’œuvre et autres intervenants techniques ; enfin un collectif d’habitantes à qui on reconnait l’expertise d’usage, mais dont le « pouvoir réel », c’est-à-dire la participation aux décisions stratégiques du projet (programmation, arbitrages financiers, pilotage…), est très variable et dépend de nombreux facteurs. Parmi ces facteurs on peut identifier la motivation du maître d’ouvrage, détenteur de l’arbitrage final (l’éventail va du greenwashing au souhait sincère d’interroger son travail), le soutien de la collectivité (des bâtons dans les roues au soutien politique et financier), le cadre économique de l’opération (plus c’est tendu, moins il y a de marges de manœuvre), l’engagement des professionnels responsables du projet (c’est souvent plus une histoire de personnes que de structures), la présence d’une accompagnatrice qualifiée qui intervient à la fois en AMO (dans le pilotage de projet, la construction méthodologique, les relations inter-acteurs) et en AMU (auprès du collectif d’habitants), enfin – et il ne faudrait pas l’oublier – la capacité du collectif d’habitantes à agir en tant qu’acteur partenaire du projet plutôt qu’en militant, c’est-à-dire à comprendre le cadre de contraintes des autres acteurs du projet et y inscrire ses ambitions, être en capacité de prendre des décisions collectives et formuler des propositions entendables pour les autres acteurs… D’autres paramètres interviennent encore et tous sont susceptibles d’évoluer dans le temps, influencés par le contexte extérieur du projet (augmentation des coûts, élections…) et les dynamiques internes des acteurs (changement d’interlocutrice…).
Voir la brochure L'habitat participatif en logement social

On voit bien que l’ambition démocratique théorique qui peut être souhaitée par les collectifs d’habitantes et par le mouvement, est autant liée à des conditions de réalisation du projet (qui évoluent dans le temps) qu’à la volonté initiale des acteurs formulée au début du projet. C’est autour de la construction du partenariat et son animation dans le temps que résident les qualités du processus participatif : face au caractère évolutif et difficilement prévisible des conditions de réalisation d’un projet, la capacité des acteurs du projet à coopérer, à prendre en compte le cadre de contraintes de ses partenaires, à compter sur l’espace de discussion/coopération pour dépasser les difficultés, constitue le socle d’un projet qui réponde aux attentes des habitantes mais qui soit aussi réalisable.
Les acteurs professionnels de l’immobilier méconnaissent le plus souvent le potentiel de la coopération avec les habitantes : il ont parfois du mal à sortir de la posture selon laquelle les habitantes seraient de grands enfants capricieux qui n’ont pas conscience de la complexité du projet et vont poser des exigences au mieux couteuses, au pire non réglementaires ; en cela le rôle de l’accompagnatrice est essentiel afin d’apporter une méthodologie qui permet de préparer les habitantes (si on leur explique, ils comprennent) et d’animer les espaces de co-construction afin qu’ils soient productifs. Qu’il s’agisse de simples réunion de travail ou de comités de pilotage, on voit dans ces espaces de coopération se construire des solutions qui sont souvent inenvisageables sur les projets classiques : des financements exceptionnels justifiés par le projet social porté par le collectif d’habitantes, des solidarités financières internes, la mobilisation d’acteurs qui viennent répondre à une problématique identifiée, le choix de typologies originales rendues possibles par l’engagement en amont des futures usagères, des prises de risque autorisées par la confiance entre les acteurs… La qualité de ces espaces de coopération requiert le plus souvent un acteur tiers, l’accompagnatrice, qui va prendre soin de chaque niveau relationnel, anticiper les points de tension et animer les instances de travail.
Cette notion d’intelligence collective pourrait être qualifiée de croyance fondatrice du mouvement de l’habitat participatif, justifiant l’idée que la dynamique de coopération constitue en soi une force au service de projets qualitatifs. Profitons pour rappeler la différence entre coopération et collaboration, souvent confondues : là où la collaboration permet de coordonner des actions autour d’objectifs et d’intérêts qui restent propres à chaque acteur, la coopération consiste à coordonner des forces de travail autour d’un but commun. La collaboration trouve facilement sa place dans l’économie de marché puisque chaque acteur conserve son indépendance (l’économie collaborative c’est la dérégulation totale, tout est « à la carte »), alors que la coopération implique un partage de risques (donc une prise de risque de chacun), justifié par un objectif qui ne pourrait être atteint par chaque acteur individuellement. La coopération exige de la confiance et un cadre de travail adapté – à la rencontre de la logique d’efficacité nécessaire au projet immobilier et de celle de négociation nécessaire au projet construit collectivement.

Projet de 30 logements (en accession et locatif social) à Mallemort-de-Provence (13). La Maire souhaitait réaliser des logements sociaux « autrement ». Comment promouvoir un projet de qualité, intégré dans son territoire, qui contribue au lien social et à la vie de village ? Des réunions publiques ont eu lieu afin de permettre aux personnes intéressées, quelque soient leurs revenus et leur situation, de constituer un collectif d’habitantes associé à la construction du projet. Point d’orgue du projet : le chantier participatif où les futures habitantes et des voisines se sont mobilisées pour contribuer à la construction de la salle commune avec l’isolation en paille, les enduits terre, les peintures…
Résultats pour la commune :
- Un projet de logement social parfaitement intégré dans son quartier
- Un petit équipement de quartier (salle commune) avec une programmation riche, complètement autogéré
- Un lieu de mixité sociale et d’entraide intergénérationnelle qui fonctionne
- Un projet exemplaire « vitrine » pour la Commune (qui a obtenu le label « ville citoyenne » en 2024)
La question de la « délégation de pouvoir » proposée par l’échelle d’Arnstein (niveau 7) permet d’approfondir la question du champ d’action des habitantes, par exemple dans le contexte de l’habitat social. Quand un habitant du projet les Toitmoinous5 indique que « le bailleur nous a donné son pouvoir de représentation à l’assemblée générale de copropriété », on constate un changement profond dans la place qu’ont habituellement les locataires, qui ne sont en général même pas informés de la tenue de cette assemblée. Cette délégation implique d’une part l’acceptation d’un partenariat qui rebat les cartes, les rôles, les responsabilités, mais aussi une confiance accordée par l’institution aux habitantes – confiance qui trouve ses limites dans la réalité des responsabilités liées au rôle des partenaires : la délégation en question n’a sans aucun doute aucune base juridique puisque le bailleur, propriétaire des logements, ne peut se dédouaner de ses responsabilités financières et civiles. Il ne peut dans le meilleur des cas qu’autoriser ses locataires à assister à l’assemblée. La confiance accordée semble pourtant être un pari gagnant puisqu’il motive le sens des responsabilités de ses locataires (acteurs par exemple des décisions permettant de diminuer les charges locatives qui leur seront répercutées, en prenant en charge des tâches d’entretien de l’immeuble) et il suffit de s’assurer, en consultant l’ordre du jour desdites assemblées, qu’il n’y a pas de risque particulier qui rendrait sa présence indispensable. La dimension symbolique ouvre de nouveaux possibles relationnels, sans mettre en péril les responsabilités juridiques et économiques qui restent gérées comme à l’accoutumée. Les enjeux économiques restent fondateurs des rôles très définis des acteurs du projet : pas de pouvoir de décision sans le fait d’assumer la conséquence financière des décisions. La délégation de pouvoir ne peut donc se faire que dans un cadre économique prédéfini. C’est quelque chose qu’on observe dans les processus de conception participative : à budget travaux et surface donnés, les habitantes travaillent avec les architectes pour concevoir un projet qui répondra à leurs attentes, tout en respectant le cadre économique imposé. Les choix architecturaux qui génèrent des dépenses supplémentaires doivent faire l’objet d’arbitrages permettant de respecter le cadre (ou charge aux habitants de mobiliser des recettes supplémentaires). Cet exemple illustre que la participation responsable des habitants (en tant que partenaires pour reprendre le terme utilisé plus haut) implique qu’ils disposent des éléments de compréhension d’ensemble, à commencer par le budget d’opération qui leur permet d’accorder leur confiance au montant alloué aux travaux mais aussi d’élargir leur contribution en venant par exemple abonder aux recettes du projet (par leurs apports personnels ou la mobilisation de financeurs exceptionnels).
L’intensité des partenariats à construire pour rendre possible la participation des habitantes à l’élaboration du projet immobilier rebute de nombreux acteurs, d’autant plus que les processus participatifs qui interviennent après la finalisation de l’objet immobilier mobilisent moins de contraintes normatives et financières, laissant ainsi le sentiment de plus de liberté. Se pose donc la question des temporalités : la participation des habitantes limitée après la livraison des logements, pourrait-elle être une piste intéressante ? Le mouvement de l’habitat participatif tient historiquement une position selon laquelle la participation active au long processus de co-construction du projet immobilier est une condition nécessaire à la création du cadre relationnel nécessaire au fonctionnement d’un habitat participatif. L’outil illustré ci-dessous6 nous aide à préciser nos arguments : la dynamique participative qui prend vie quand l’immeuble est livré, repose sur la construction d’un collectif acteur, en capacité de faire vivre dans un espace construit à l’image de son projet social, une dynamique de coopération qu’il a patiemment construit avec le projet. Le changement de comportement (de consommateur à acteur, d’individuel à collectif) ne peut se décréter à la remise des clés. L’enjeu du processus de participation repose donc essentiellement sur la construction d’un acteur collectif porteur d’un projet de vie incarné dans un lieu – une démarche qu’on pourrait qualifier de politique, en tout cas qui ne se limite pas à la réalisation d’espaces partagés supports de lien social.

L’objectif de démocratisation de l’habitat participatif et d’ouverture au plus grand nombre interroge néanmoins sur le niveau d’engagement qu’appellent les projets, tant pour les habitantes que pour les maîtres d’ouvrage. La question d’un ajustement de l’intensité de la participation selon les phases du projet, d’apports méthodologiques et d’accompagnement facilitants, sont des sujets qui restent ouverts.
Dans ce contexte, les acteurs marchands de la promotion immobilière font des propositions qui s’appuient sur l’image positive apportée par la notion de participation, sans s’intéresser à la notion de pouvoir d’agir (c’est ce qu’on pourrait appeler le participe-washing). Ces propositions sont de plusieurs types :
- Des solutions technologiques viennent remplacer la complexité des relations humaines : une application ou un algorithme se substitue à la dynamique habitante, il suffirait de s’inscrire et de cliquer pour constituer un collectif de futures habitantes.
- La participation se limite à la conception architecturale : logement sur-mesure, espaces mutualisés viendraient offrir une nouvelle manière d’habiter.
- Quelques rencontres conviviales organisées avant et/ou après la livraison permettant aux habitantes de faire connaissance, créeraient les conditions d’un bon voisinage.
- Un opérateur collecte les désidératas des futures habitantes et inclue ce qui peut entrer dans le projet sans trop le modifier (un intermédiaire, expert ès habitantes).
- Un opérateur prend en charge l’animation d’un espace partagé mis à disposition des habitantes ; des services variés sont proposés pour faciliter le quotidien (la conciergerie, nouveau modèle économique des promoteurs).

« La plateforme yvivre vous permet de concevoir, en collaboration avec les futurs copropriétaires, votre appartement dans une résidence sur-mesure. ».
Il n’y a qu’à cliquer ! Pourquoi devrait-on s’imposer un long processus de rencontres et réunions avec d’autres personnes ? Yvivre est une des nombreuses start-ups soutenues par les acteurs du marché immobilier, qui essaie de se réapproprier les concepts de participation et de mutualisation à la sauce de la promotion immobilière. On peut sérieusement douter de la capacité à programmer et financer des espaces communs sur la simple base de désirs individuels. Quant à créer du lien social avec un outil désincarné… Ces offres commerciales ont le mérite de clarifier que l’existence d’espaces communs n’a de sens que dans la mesure où ils sont la matérialisation d’un projet collectif, du pouvoir d’agir d’habitants engagés dans une démarche collective.
Ces propositions peuvent être intéressantes (un jardin partagé, des paliers où se rencontrer, c’est mieux que rien !) mais – parce qu’elles n’invoquent pas le pouvoir d’agir des habitantes – n’apportent aucune contribution à l’évolution des modes d’action, de coopération et donc au potentiel de créativité et de solidarité qui prennent forme dans les habitats participatifs.
L’émergence de propositions commerciales des acteurs privés a donc pu contribuer à la clarification du positionnement d’Habitat Participatif France autour de la notion de pouvoir d’agir des habitants. Quitte à faire moins d’architecture et plus d’éducation populaire.
L’autopromotion : collectifs inventifs
Pour un collectif en autopromotion, qui a pris la décision de porter lui-même la maîtrise d’ouvrage de son projet, la notion du pouvoir d’agir ne s’applique pas en termes de démocratie (conquérir des espaces de pouvoir auprès des maîtres d’ouvrage qui le détiennent habituellement) mais en termes de capacité à réaliser son projet : capacité économique, de compétences, de temps, de persévérance… C’est un espace de liberté qui n’est pas moins ardu à conquérir, notre société offrant peu de facilité à l’émergence de ces projets : tout ne semble qu’obstacle, tant rien n’est prévu pour penser les choses autrement que dans le cadre de la sacro-sainte propriété individuelle.

A Tübingen, ville allemande de 100.000 habitants, près de 25% de la construction neuve est réalisée en autopromotion et cette proportion dépasse 80% dans les ZAC programmées par la Ville. Cord Soehlke, directeur de l'urbanisme, tient le propos suivant : « Le développement immobilier de notre ville n’est pas confié à des promoteurs mais à la société civile, à des groupes d’autopromotion à qui on demande de participer activement au développement de la ville. Les outils classiques de l’urbanisme ne nous permettraient pas d’atteindre la performance et les qualités que nous atteignons avec les "autopromoteurs". Aujourd’hui, les collectifs s’appuient sur un écosystème professionnel facilitant : on trouve au coin de la rue un architecte, un notaire, un banquier, qui apportent leurs compétences au projet et prennent en compte les particularités de la démarche, qui est donc accessible à toute personne en capacité de financer son logement.
Dans notre contexte, il faut commencer par remarquer que la naissance d’un collectif autopromoteur est un processus long, progressif et semé d’embûches, dont la création de la personne morale qui sera maître d’ouvrage (le fameux statut juridique qui focalise beaucoup d’attention) n’est qu’une étape dans la vie du projet.
Car c’est d’abord une histoire de personnes : la constitution du collectif est un processus varié et divers, non linéaire et vivant. Son histoire est d’abord celle d’un projet de vie – immatériel par essence – fait de motivations sociales, écologiques… dont l’aspect immobilier n’est que la matérialisation dans l’espace. Pour certains le choix de l’autopromotion s’impose comme une évidence – c’est notamment souvent le cas pour les collectifs ruraux qui acquièrent un bâti ancien à réhabiliter (plus de la moitié des projets ces dernières années) – mais pour d’autres c’est le fruit d’un long parcours de recherches et parfois de déceptions.
L’autopromotion, c’est le choix pour un collectif d’habitantes, suffisamment cohérent et organisé pour être en capacité d’agir comme maître d’ouvrage, de porter une opération immobilière qui répond à son projet de vie. C’est donc l’alliance d’une dynamique collective, emprunte de la complexité des relations humaines, et d’un projet immobilier habituellement réservé à des acteurs professionnels.
Ce mélange des registres, entre l’humain qui requiert tact et sensibilité, et le projet qui requiert sérieux et efficacité, est la source d’innombrables échecs qui marquent notre culture collective (ça ne marche pas, c’est trop compliqué, etc.) mais aussi de l’incroyable créativité dont font preuve ces projets. On pourrait faire une liste de qualités humaines en mentionnant le handicap qu’elles constituent pour « mener un projet sérieux » et le potentiel qu’elles offrent pour humaniser le réel.
Ivan Illich, dans La Convivialité, nous donne des clés pour décrypter ce potentiel : par leur non-professionnalisme, les habitantes non-sachantes réenchantent le processus de production immobilière qu’ils ne mettent en œuvre que pour répondre à leurs besoins. Cette focale sur la réponse aux besoins change tout : la professionnelle de l’immobilier agit en lien permanent avec les enjeux économiques, qu’il s’agisse pour elle d’obtenir un bénéfice financier maximum (promoteur privé) ou de produire un nombre maximum de logements dans des conditions économiques contraintes (promoteur social). La future habitante doit elle aussi jongler avec des contraintes économiques, mais ses objectifs sont bien d’usage : elle souhaite un habitat qualitatif, adapté à ses usages, sain, durable, beau…
Le sujet de la construction écologique en est un bon exemple : les habitats participatifs sont-ils nécessairement écologiques ? Il n’y a pas de fondement théorique en ce sens. Seulement, la dynamique de l’intelligence collective, mise au service non pas de l’objectif économique mais de l’usage, aborde nécessairement ce sujet. Quelle habitante, qui a choisi d’agir et qu’on autorise à réfléchir, se désintéresserait consciemment de l’impact de son action sur son environnement et sur sa santé ? L’échange de points de vue, l’écoute et la prise en compte des autres personnes qui participent au projet, le fait de réfléchir à son mode de vie et de formuler un « projet » invite nécessairement, à mes yeux, à porter une certaine réflexion sur l’impact environnemental. C’est donc naturellement que les collectifs d’habitantes s’efforcent de réaliser des projets aussi écologiques que possible. Les contraintes économiques viennent souvent limiter cette ambition, parfois les projets se voient même contraints à choisir entre des objectifs de solidarité (prix d’acquisition, maintien d’un loyer social…) et le niveau de qualité environnemental – il y a autant de projets que d’équilibres à trouver. Les projets d’habitat participatif n’ont donc pas tous les moyens d’être « écologiques », mais on peut sans trop de risque affirmer qu’ils essaient tous de faire au mieux en ce sens, et y dédient beaucoup de ressources.

Projet d’habitat participatif de 12 logements en locatif social, situé dans un quartier populaire de Marseille. Le collectif d’habitantes, qui intègre des ménages très modestes issues de 6 nationalités, est à l’image du quartier et porte un projet social ambitieux : le rez-de-chaussée de l’immeuble est dédié à des espaces polyvalents qui accueilleront une programmation d’activités construites avec les associations du quartier et autogérée par les habitantes. Avec un logement d’insertion, 2/3 de PLAI et 31% d’espaces communs, c’est un véritable défi que de financer un projet aussi « social ». Le collectif avait prévu une construction en bois-paille. En avançant sur l’estimation du coût des travaux et en travaillant sur le budget d’opération, il s’est révélé impossible de combiner l’ambition sociale du projet et la qualité architecturale souhaitée. C’est donc le collectif lui-même qui a accepté, à regret bien sûr, de reculer sur l’ambition écologique du projet afin de ne pas sacrifier à sa capacité à accueillir les plus modestes et à son projet de quartier.
À cet égard, les projets en autopromotion n’ont pas à rougir de « manque de professionnalisme » puisqu’ils font bien souvent mieux que les projets professionnels : à coût de construction égal les projets en autopromotion offrent souvent des qualités constructives supérieures aux projets menés par des professionnels de l’immobilier (voir le tableau ci-dessous).
| Étude de 2 projets livrés en juin 2024 en région PACA7 | ||
| Type de maîtrise d’ouvrage | Autopromotion | Promoteur social |
| Nombre de logements | 4 | 30 |
| Coût travaux /m² hors VRD et hors espaces communs | 1850 € HT / m² habitable | 1968 € HT / m² habitable |
| Construction | Ossature bois isolation biosourcée par l’extérieur RE2020 – 25% | Structure béton isolation biosourcée par l’intérieur RT2012 – 10% |
| Autoconstruction | Sols et peintures | Non |
| Espaces communs (hors coût ci-dessus) | 17% de la surface habitable | 10% de la surface habitable |
| Prix de sortie TTC tout compris | 3670 € ttc (foncier privé, TVA 20%) | 2950 € ttc (foncier gratuit, TVA 5.5%) |
Comment est-ce possible ? On présuppose pourtant que les promoteurs savent faire des économies d’échelle, optimiser leurs marchés… autant d’économies permettant de construire moins cher ou mieux pour le même prix. Il serait intéressant d’étendre cette étude à de plus nombreux projets. Il semble que la logique des économies d’échelle ne s’applique qu’aux promoteurs eux-mêmes, c’est-à-dire que leurs coûts seraient plus élevés s’ils réalisaient des opérations plus petites. Mais si on s’intéresse à l’économie des projets en autopromotion, on constate une redoutable efficacité économique sur les petits projets. Cette efficacité est liée à plusieurs facteurs : d’abord, l’implication des porteurs de projet qui engagent leurs propres ressources, s’endettent souvent pour une longue période… pour eux ce n’est pas un projet parmi d’autres, c’est leur vie qui se joue ! Ils redoublent donc d’attention. Cela se traduit par une attente forte en termes de qualité d’usage et de durabilité : le coût de fonctionnement à long terme et le confort d’usage leur sont essentiels, ce qui met l’accent sur la qualité constructive plutôt que sur des effets d’apparence. Cet engagement, ils le transmettent à l’équipe de professionnels dont ils s’entourent : architecte, bureaux d’étude, entreprises, qui face à un client « incarné » mobilisent plus d’efforts pour assurer la qualité du projet. Le projet en autopromotion étudié dans le tableau ci-dessus s’est appuyé sur des entreprises locales afin de monter une « équipe d’entreprises engagées dans le projet » : les entrepreneurs se connaissent tous et ont de l’estime mutuelle, ils savent que le chantier se passera bien ; l’architecte a travaillé avec eux pendant l’élaboration du projet (en confiance, hors logique concurrentielle) à son optimisation, en fonction de leurs pratiques habituelles, ceci afin d’optimiser le projet en conséquence et réduire le ratio complexité / imprévus estimé par l’entreprise à l’heure de son chiffrage. La logique d’intelligence collective étendue par les habitantes au réseau d’acteurs de la conception et de la réalisation, permet de mobiliser, face à chaque difficulté, des solutions créatives qui n’impliquent pas de renoncer à la qualité. A l’inverse des maîtres d’ouvrages professionnels qui misent sur la standardisation des processus, une augmentation de l’échelle et la mise en concurrence des acteurs, les autopromoteurs s’appuient sur leur connaissance du territoire, la construction d’une relation de confiance avec les acteurs, un suivi fin, réactif et agile du projet.
Cette efficacité du projet, orienté vers ses qualités d’usage, permet aux collectifs citoyens de réaliser des projets qui « cochent toutes les cases » des politiques publiques, c’est-à-dire qu’ils illustrent une production « idéale » du point de vue de l’intérêt collectif. Prenons quelques exemples :
- La loi Climat et Résilience fixe l’objectif de neutralité carbone pour 2050, à cet effet la règlementation thermique a été renforcée (RE2020) afin d’améliorer l’efficacité énergétique des bâtiments et l’emploi de matériaux biosourcés. Là où les acteurs économiques ont procédé à un intense lobbying pour en diminuer l’ambition, Habitat Participatif France montre dans une étude que 90% des projets d’habitat participatif mettent déjà en œuvre des matériaux biosourcés, avant même l’entrée en vigueur de la règlementation. La même étude indique pour les projets en réhabilitation que 70% de ceux-ci sont des réhabilitations globales, alors que l’ANAH nous informe que c’est n’est le cas que pour 12% des projets qu’elle subventionne8.
- La loi sur la Zéro Artificialisation Nette (ZAN) fixe l’objectif d’arrêter de consommer des terres agricoles et naturelles pour 2050 ; une étude de la Fondation pour la Nature et l’Homme indique que l’habitat participatif est un outil particulièrement adapté pour « produire du bâti sans artificialiser : utiliser le bâti pour existant pour accroitre l’offre de logements, la mixité et les liens sociaux. » Vision confirmée par l’ANAH qui dans une récente résolution9 indique que les projets d’habitat participatif favorisent « la densification des centres-villes et la revitalisation des territoires par la construction de logements collectifs et l’aménagement de nouveaux quartiers sur des terrains déjà urbanisés en limitant l’étalement urbain, la mobilisation des logements vacants ou dégradés pour proposer une offre renouvelée, la transformation d’usage de certains bâtiments existants en logements de qualité. »
- Et on pourrait exposer de nombreux autres exemples de politiques publiques en faveur du bien vieillir (cf. la loi pour bâtir la société du bien-vieillir et de l'autonomie), de la santé, du soutien familial, des revitalisations rurales, etc.
En conclusion, j’émets une hypothèse : la démarche de co-construction d’un projet par ses utilisatrices (futures habitantes en l’occurrence) est en soi le terreau d’une démarche créative qui, si elle souffre du manque d’expérience dont bénéficient les professionnelles de l’immobilier, s’affranchit de la reproduction mécanique des pratiques pour mobiliser autour des ambitions de son projet d’importantes ressources et s’aventurer sur de nombreux champs prospectifs.
Un groupe d’habitant•es, futur•es locataires ou propriétaires, se réunit et imagine son projet d’habitat.
Ils•elles réfléchissent à leurs envies, leurs besoins, le type de logement, et les espaces qu’ils•elles souhaitent partager.
« C’est une autre manière d’habiter dont nous allons parler ce matin : une troisième voie entre le logement social et le logement privé qu’on appelle le logement participatif. C'est sous ce terme que la loi ALUR en 2014 a consacré de nouveaux statuts juridiques où les habitants qui partagent des espaces deviennent des associés, portant le plus souvent un projet social, écologique ou politique.
"Le logement participatif est moins une forme de logement qu'un type de propriété."
L'habitat participatif se place dans l'héritage des coopératives d'habitants et des habitats groupés. Ce type de projet apparaît dès la sortie de la guerre. Il y a eu plusieurs types d'engagements dans ces formes d'habitats alternatifs et parmi elles, les Castors, des coopératives d'auto construction. Le mouvement des Castors, dont l'habitat participatif est l'héritier, s'est développé en France à la sortie de la guerre, lorsque les besoins en logements étaient importants. L'idée : mutualiser la force de travail et les achats de matériaux. Ces édifices existent encore, tout comme l'esprit participatif ».
Cette émission a été enregistrée le 9 juin 2023 et provient du podcast « Les Enjeux territoriaux » de France Culture. « Les Enjeux territoriaux » poursuivent leur série sur le logement : nous quittons le marché et regardons le logement du côté de l’économie solidaire. L'habitat participatif, troisième voie entre le logement social et le logement privé, pourrait-il résoudre la crise du logement ?
Avec Nicole Roux, sociologue, maîtresse de conférences à l’université de Bretagne occidentale.
- Pour cet article, j’ai choisi de féminiser tous les termes qui se rapportent à des personnes plutôt que d’utiliser un outil de ponctuation comme le point médiant, ou autre, permettant de nommer les deux genres. Ce choix me parait d’autant plus facile à assumer qu’une large majorité d’habitants sont en réalité des habitantes. Et si cela fait bizarre aux mecs, tant mieux, cela leur permettra de se rendre compte, pendant seulement quelques minutes, de ce que ressentent les femmes qui lisent, toute leur vie, des textes qui ne comportent que du masculin. Voyons cela comme une expérience…
- Voir à ce propos le rapport « L’habitat participatif 10 ans après la loi ALUR : Bilan d’étapes et chemin restant à parcourir » en lien : la synthèse ou le rapport complet
- Ironie de l’histoire : une bonne partie des projets des Coopératives d’habitants se réalisent pourtant en partenariat avec un organisme HLM.
- Illustration issue de l’article d’Annabelle Puget, Justine Pestre, Lena Bouzemberg, Nicolas Le Berre, « Du verbe à l’action, la participation au-delà de l’échelle d’Arnstein ? », Revue Sur-Mesure [En ligne], mis en ligne le 07/07/2020.
- Projet de 22 logements à Villeneuve-d’Ascq, habité depuis 2018 ; propos tenu lors d’une conférence des Rencontres Nationales de l’Habitat Participatif 2024.
- Ibid.
- Source : Regain, sur des données constatées après livraison.
- Bilan 2023 de l’ANAH : malgré des objectifs ambitieux, seuls 12% des projets de réhabilitation financés par l’ANAH sont des réhabilitations globales.
- L’Agence Nationale pour l’Amélioration de l’Habitat a ouvert le 12 décembre 2024 ses dispositifs de financement aux projets d’habitat participatif.