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Le lycée des métiers du bâtiment

Récit d’une permanence architecturale qui fait renaître et sécurise juridiquement une filière locale de brique en terre crue (BTC) et qui inspire le rectorat à essaimer cette manière de faire dans d’autres chantiers de construction d’établissements scolaires.

En résumé

Commanditaire : Ministère de l’Éducation Nationale / Rectorat de Mayotte

Marché de maîtrise d’œuvre : 11M€ pour les études (dont 280 000€ pour la permanence d’études et 110 000€ pour la construction du Faré du lycée) ; 87M€ pour les travaux

Budget de la permanence d’études : 9 000€ mensuels pendant 24 mois (2 temps pleins, charges du local, organisation d’événements)

Permanence architecturale : Lola Paprocki (Encore Heureux Architectes), Camille Abdourazak (Co+Architectes), Wendy Bochard (stagiaire)

Équipe de maîtrise d’œuvre : ENCORE HEUREUX ARCHITECTES (mandataires), CO+ARCHITECTES (associés) + UNI VERT DURABLE (paysagiste) + ALBERT & CIE (direction technique) + INTÉGRALE INGÉNIERIE (ingénierie structure, QEB), EVP (structure générale) + GAUJARD TECHNOLOGIE (structure bois) + ATEVE (VRD, hydraulique), VESSIÈRE (structure BTC), Atelier Rouch (acoustique) + MTC.MO (OPC) + REEC (économiste) + BIOTOPE (environnement) + T&E INGÉNIERIE (fluides) + NERIS ( Sureté et Sécurité publique)

Structures associées : Art terre Mayotte (BTC et construction du Faré)

Chronologie synthétique

2013 : premières réflexions sur la construction d’un nouveau lycée professionnel des métiers du bâtiment à Longoni, en remplacement de celui de Dzoumogné

2017 : appel d’offre du Rectorat pour la construction du lycée de Longoni, remporté par l’agence Encore Heureux, associée à Co+Architectes

2019 : installation de la permanence architecturale, premières actions, ouverture du bureau

2020 : chantier de construction du faré, laboratoire de la permanence architecturale sur le projet du lycée de Longoni

2021 : installation dans le faré d’une presse pour la brique en terre comprimée, permettant l’organisation de formations et d’ateliers avec les professeurs et les lycéens autour de ce matériau

2023 : début des travaux du lycée, installation de la permanence de chantier

2025-2026 : livraison estimée de la cité scolaire

Rédaction : l’École du terrain, avril 2024
Entretiens avec Lola Paprocki, Sébastien Eymard / Encore Heureux Architectes ; Fahd Mestour / Rectorat de Mayotte

Construire un lycée est une longue histoire. Sur l’île de Mayotte, le lycée professionnel de Dzoumogné (plus de 700 élèves) va être remplacé, à l’horizon 2026, par un établissement plus grand, capable d’accueillir près de 2000 élèves, dans la commune de Koungou, dans le village de Longoni. Le nouveau lycée deviendrait la première pierre d’un futur quartier dans cette ville portuaire dont la population augmente. Mais il devra tenir compte d’un paysage, entre talwegs, ravines et forêt peu dense, dont les contraintes – une butte contre laquelle le lycée s’adossera, une ancienne usine sucrière, une gestion de l’eau complexe – sont importantes.

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Les élèves maçons du lycée des métiers du bâtiment de Dzoumogné participent à un chantier école sur le chantier du faré de projet de Longoni, 2020 © Encore Heureux Architectes

Si les premières réflexions sur ce projet remontent à 2013, le concours est lancé en 2017 par le Rectorat1 de Mayotte, dont la singularité est d’être également le constructeur des établissements qu’il gère ensuite (contrairement aux lycées dans l’hexagone, dont la construction est programmée, financée et gérée par les régions). Le futur lycée est l’occasion pour le Rectorat de tisser, voire de retisser des liens d’une double manière. D’abord, entre les élèves des établissements alentour. Le chantier du futur lycée des métiers du bâtiment pourrait-il offrir aux actuels lycéens de Dzoumogné une opportunité de formation grandeur nature ? Pourrait-il s’opérer une sorte de tuilage entre les lycéens d’aujourd’hui en quête d’un stage, puis d’une expérience professionnelle, et ceux de demain ? Voire entre les collégiens d’aujourd’hui qui, demain, occuperont le futur lycée ?

Il s’agit aussi de retisser des liens avec des traditions constructives oubliées. L’histoire de ce nouveau lycée vise, en effet, à faire renaître une filière de brique en terre crue (BTC), technique traditionnelle de l’île remplacée depuis des décennies par le béton. La terre crue, ressource locale dont l’île regorge, outre un bilan carbone imbattable, dispose de caractéristiques thermiques proches du bois et peut ainsi servir de régulateur thermique, particulièrement approprié au climat chaud et humide de Mayotte.

L’appel d’offre rédigé par le rectorat insiste ainsi sur son exigence d’une « architecture frugale », éco-responsable et sur l’usage de matériaux locaux. La réalisation d’une ATEx (Appréciation technique d’expérimentation), dossier technique permettant l’utilisation d’un matériau expérimental, et l’installation d’une filière de matériaux locaux y figurent également au titre des prestations supplémentaires éventuelles.

Une commande centrée autour de la transmission et des entreprises locales

C’est dans cet esprit que l’agence Encore Heureux remporte l’appel d’offre, associée à l’agence réunionnaise Co-architectes. Les architectes ont, en effet, répondu aux attentes du rectorat, et dans un certain sens les ont dépassés.

Ainsi, sur l’ambition de faire du chantier du lycée un lieu de formation grandeur nature, les architectes insistent sur le fait que celui-ci « permettra d’expérimenter la mise en place d’un véritable chantier école où certains lots réduits et adaptés pourront être confiés à des entreprises d’insertion aux métiers du bâtiment et même à un groupe du lycée professionnel de Dzoumogné que notre équipe de maîtrise d’œuvre pourra accompagner. Il est alors imaginable que les lycéens en apprentissage poursuivent année après année l’agrandissement de leur lycée, encadrés par leurs enseignants, prenant comme modèle les constructions voisines. »

Le futur lycée doit être l’opportunité d’« exposer à l’échelle 1 un vrai panel de modes constructifs qui s’offrent aux élèves, futurs acteurs de la construction ». Soit le béton pour les fondations, mais surtout le métal, le bois et, donc, la BTC.

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Maquette du futur lycée des bâtiments de Longoni © Encore Heureux Architectes

Afin de favoriser un chantier avec une pluralité d’entreprises, notamment des TPE locales, Encore Heureux imagine, plutôt qu’un appel d’offre avec peu de lots diversifiés confiés à une entreprise générale de construction tous corps d’état (TCE), un appel d’offre aux entreprises avec un allotissement très détaillé de trente lots. La gestion du chantier se révèle, certes, plus complexe entre des cultures constructives et des échelles différentes mais ce choix permet une meilleure maîtrise du budget (plus détaillé que dans un marché général TCE) et a, de fait, permis à plus d’une dizaine de lots d’être remportés par des petites entreprises mahoraises ou réunionnaises (peinture, carrelage, électricité, brique…).  

Une permanence architecturale, point de rencontre et de médiation du chantier

Bien qu’associée à une agence réunionnaise – distante d’un peu plus d’une heure d’avion de Mayotte – comment une agence parisienne comme Encore Heureux peut-elle ambitionner, depuis la capitale, de relancer une filière constructive locale et de mobiliser les énergies du territoire à travers un chantier école ? « C’était impossible, explique Lola Paprocki, architecte de l’agence. C’est pourquoi nous avons proposé l’installation d’une permanence sur le lieu du futur lycée. L’éloignement géographique et culturel rendait impérieux la compréhension du territoire en y installant une personne qui serait les yeux et les oreilles de l’équipe, qui assurerait un contact sur place pour la maîtrise d’ouvrage, pour les habitants à convaincre et pour les professionnels afin de les engager dans la filière BTC2. »

Les architectes proposaient déjà dans leur répondre à l’appel d’offre d’installer sur le projet une permanence architecturale qui serait tout à la fois le lieu moteur du projet, un point de rencontre et de médiation et l’espace des réunions de chantier.

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Les élèves charpentiers du lycée des métiers du bâtiment de Chirongui visitent le chantier du faré de projet de Longoni, 2020 © Encore Heureux Architectes

« Nous avons proposé cette permanence comme une mission complémentaire », explique Lola Paprocki, qui deviendra l’une des deux permanentes du projet. Une mission financée pendant deux ans par la maîtrise d’ouvrage à hauteur de 9 000€ mensuels, comprenant l’embauche de deux temps pleins, le loyer et les charges d’un local. « Une sorte de petite agence sur le terrain, qui a convaincu le jury, habitué des agences lointaines qui ne se rendent (presque) jamais sur l’île, résume Lola Paprocki. Proposer la permanence en mission complémentaire, à côté de nos honoraires, permet à l’agence d’investir dans des projets culturels, une maquette du futur lycée, un temps de présence accru sur le site. » Lola Paprocki, de l’agence Encore Heureux et Camille Abdourazak de l’agence Co-Architectes forment à elles deux l’atelier Ya Hazi, fondé par les deux agences pour incarner la permanence.

Le faré, laboratoire constructif et social du futur lycée

En 2020, les architectes proposent la construction d’un faré, abri traditionnel local, petit édifice temporaire de 90m² qui préfigure l’arrivée prochaine du lycée des métiers du bâtiment. L’aventure de sa construction est très précisément racontée par la revue Topophile. « Il [le faré] a pour objectif de fédérer et de stimuler des rencontres autour d’un projet plus vaste, raconte Lola Paprocki. Situé au nord du site, à proximité du village, parmi l’habitat informel, la construction de ce premier petit édifice ancre le site dans la réalité quotidienne des riverains et établit un lieu de rencontre et de médiation autour du projet. » La construction du Faré a permis aux entreprises du chantier et aux actuels lycéens de Dzoumogné d’expérimenter le réemploi et la BTC.

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Des lycéens du lycée des métiers du bâtiment de Dzoumogné font école hors les murs sur le chantier de construction du faré de Longoni et s'essaient à la fabrication d'une brique de terre crue, 2020 © Encore Heureux Architectes

Le réemploi, d’abord, puisque tous les matériaux remployés au faré proviennent de la démolition soignée de la mairie de Sada, pour laquelle Co-Architectes était maître d'œuvre. « Cette opportunité de réemploi s’inscrit dans un accord sous-jacent entre le Rectorat et la commune de Sada que nous avons accompagné dans chaque phase de la déconstruction. », explique Lola Paprocki. La BTC, ensuite, puisque le lycée de Dzoumogné a pu installer son matériel de fabrication sous l’appentis du faré une fois construit. « Une partie du faré devient donc un espace de démonstration et de sensibilisation à ce matériau. L’actuel lycée des métiers des bâtiments préfigure ainsi son déplacement à Longoni en installant une classe hors de ses murs. L’association Art.Terre y forme déjà les professeurs qui pourront ensuite transmettre les savoir-faire à leurs élèves. L'installation de la presse et les formations des professeurs ont débuté en mai 2021 et seront poursuivies par des ateliers avec les élèves en Gros-Œuvre du lycée de Dzoumogné. »

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Journées portes ouvertes de l'atelier Ya Hazi, permanence d'étude du futur lycée des métiers du bâtiment de Longoni, 2019 © Encore Heureux Architectes

Fahd Mestour, alors responsable du département projets immobiliers au rectorat de Mayotte, reconnaît dans la permanence architecturale un « outil de concertation et de pédagogie » au cours duquel, de l’aveu même de Lola Paprocki, l’architecte devient médiatrice entre la maîtrise d’ouvrage et les entreprises, facilitateur auprès des habitants et des futurs usagers. « Tous les vendredis, nous décidions de laisser nos casquettes d’architecte au bureau pour nous fondre parmi les ouvriers du chantier et prêter main forte. Avec du recul, c’était sans doute ces journées-là qui nous permettaient à la fois de voir toutes les petites malfaçons ou inattendus, mais c’était aussi le moment idéal pour mettre à plat les relations en échangeant sur le projet. »

A l’inverse des traditionnelles cités de chantier, le faré ne sera pas détruit à la fin de la construction du lycée mais, au contraire, intégré au futur bâtiment comme accueil pour la zone sportive. Un lycée que ce petit laboratoire aura d’ailleurs permis d’améliorer dans sa conception. « Le projet d’un lycée est très normé mais nous avons des marges de manœuvre, raconte Lola Paprocki. Nous avons ainsi animé beaucoup d’ateliers au cours desquels nous mobilisions les professeurs de l’actuel lycée des métiers comme maîtrise d’usage. Avec eux, nous avons travaillé sur les plans : où placer les extracteurs d’air ? les robinets ? faut-il construire ici une salle de classe ou un atelier ? »

Faire filière : la jurisprudence de la filière BTC (Brique de Terre Comprimée)

D’un point de vue normatif, la construction en BTC n’est guère aisée à Mayotte. Sur le faré, elle sert au remplissage de la structure bois. Or, comme l’explique Sébastien Eymard, architecte à Encore Heureux, « la BTC n’apparaît pas dans les référentiels normatifs et ne peut donc être assurée. Quand un matériau ne figure pas dans les documents techniques unifiés3, il faut faire une ATEx, Appréciation technique d’expérimentation, un dossier d’expérimentation prouvant qu’un matériau répond aux caractéristiques techniques attendues (solidité, durabilité, flexion, compression…). C’est un procédé courant, complexe à mettre en œuvre, qui entraîne la validation officielle d’utiliser un matériau d’expérimentation, comme cela a déjà été fait pour la paille ou la toile. Une ATEx4 est, en somme, le brouillon d’une charte d’utilisation du matériau, un procédé permettant d’expérimenter sur des chantiers un matériau innovant ne disposant pas d’avis technique.» Le chantier du faré permet donc d’expérimenter, de faire la preuve et, ainsi, de construire une jurisprudence.

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Le faré de projet du lycée des métiers du bâtiment de Longoni, 2020 © Encore Heureux Architectes

« Ce type d'assemblage bois-brique n’est pas permis par l’ATEx A en vigueur à ce moment-là à Mayotte, explique Lola Paprocki. Pourtant, sa pérennité n’est plus à prouver comme en témoignent les cases SIM, premières maisons en BTC construites il y a trente ans et issues d’un des plus vastes programmes de développement de l’habitat que l’île ait jamais connu. Ces maisons ont été construites à une époque où Mayotte n’était pas un département français et ne relevait donc pas des normes de construction de la métropole. Dans le cadre d’un projet classique de plus grande échelle, nous aurions eu du mal à justifier ces matériaux. Toutefois à l’échelle du Faré et avec le soutien d’une maîtrise d’ouvrage engagée, nous avons pu montrer que le réemploi, l’utilisation de la BTC et le chantier participatif étaient possibles. »

Sur le chantier du lycée, la BTC doit aussi servir au sein d’une charpente métallique dans une structure en béton. Les concepteurs du Lycée ont ainsi déposé une demande d’ATEx de type B (c’est-à-dire uniquement valable pour ce projet) d’une durée de trois ans. Un processus coûteux (plusieurs dizaines de milliers d’euros), que la maîtrise d’ouvrage avait anticipé dans son appel d’offre. Un processus de plusieurs années, avec un chercheur du Centre Scientifique des métiers du bâtiment (CSTB). Les architectes ont visité plusieurs briqueteries et testé les différentes terres de l’île ; envoyé de nombreux échantillons dans l’hexagone pour y effectuer des tests, notamment de compressibilité. L’ATEx B obtenue normalise une technique de construction vernaculaire déjà éprouvée dans les cases SIM – que sont allés visiter les architectes et le chercheur du CSTB. Elle a également inspiré la rédaction de règles professionnelles concernant la BTC publiées en 2022 et sur lesquelles les architectes désireux d’utiliser ce matériau s’appuient désormais. Ces règles professionnelles Blocs de terre comprimée définissent les prescriptions de conception, de dimensionnement et de mise en œuvre des ouvrages de maçonnerie. Elles sont un document de référence pouvant constituer un cahier des clauses types d’un marché de travaux entre l’entrepreneur et son client (maître d’ouvrage ou son représentant) applicables contractuellement à des marchés de travaux de bâtiment. Elles sont destinées à être des pièces intégrées au dossier de consultation des entreprises. Ou comment la construction de cette cité de chantier qu’est le faré, et plus largement le chantier du lycée de Longoni, devient un laboratoire d’expérimentation pour préfigurer l’usage d’un matériau et la constitution d’une autorisation normative permettant ainsi de lui assurer une sécurité juridique.

À l’école de la permanence : le Rectorat essaime cette manière de faire sur d’autres projets

Jusqu’à quelle étape du projet une permanence architecturale peut-elle se mener ? Celle de Longoni avait été contractualisée pour la phase des études. La dernière année, afin de la faire durer au-delà des 24 mois, elle était assurée l’équivalent de deux jours par semaine. Elle a ensuite été prolongée en phase chantier, contractualisée à hauteur de 66 000 euros pour une mission réduite d'accompagnement. L’équipe a déménagé de son bureau de Longoni aux Algeco du chantier où travaillent aujourd’hui deux cents personnes (ouvriers, maîtrise d’œuvre, ingénieurs, entreprises). Alternativement tenue par l’une des trois architectes du projet, elle continue d’organiser des événements culturels (une prière de bénédiction au début du chantier qui a rassemblé plusieurs centaines de personnes, la venue d’acrobates et de musiciens en préparation), des chantiers école (aux fins de fabriquer les bancs de l’entrée principale du lycée, la charpente de la future maison des lycéens et des abris vélo), de tisser des liens avec l’actuel lycée du bâtiment (une visite hebdomadaire du chantier est organisée avec les lycéens) et plus largement avec les enfants de Longoni (ils participeront en août à un chantier de fabrication de panneaux en bambous pour la future maison des lycéens).

Le rectorat de Mayotte s’est ainsi emparé de cette manière de faire et l’a décliné sur d’autres projets. « Avec mon ancien chef de service, Blaise Tricon, nous avons voulu inscrire notre département projets immobiliers dans une vision territoriale et opérationnelle, raconte Fahd Mestour. Cela s’est développé autour de trois axes : le développement durable avec l’éco-construction ; la concertation, pour laquelle la permanence architecturale nous semble l’outil le plus intéressant ; le coût global avec une exploitation low tech. »   

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Les élèves du collège Marcel Henry de Tsimkoura participent à l'atelier de construction de la maquette du projet, outil de travail pour la maîtrise d’œuvre et de communication auprès de l’ensemble de la maîtrise d’usage, 2022 © Atelier Piya, Co-Architectes, Tand'M

Deux autres projets portés par le rectorat accueillent ainsi une permanence, une « maison du projet ». Au lycée polyvalent Tani Malandi de Chirongui, mené par l’agence Fabienne Bulle associée à Endemik Mayotte Architecture, elle permet l’information et la communication sur les étapes du chantier et les matériaux naturels utilisés, notamment le bambou. Au collège Marcel Henry de Tsimkoura, chantier mené par Co-Architectes associés à l’agence mahoraise Tand’M, la permanence architecturale baptisée atelier Piya catalyse la concertation (ateliers pédagogiques, construction de la maquette du projet, rencontre avec des artisans de l’île) autour du réemploi. Des permanences financées sur le budget investissement du rectorat (études et ingénierie), à hauteur d’un temps plein sur dix-huit mois. A Chirongui, les architectes prennent en charge leur local ; à Tsimkoura, le rectorat met à leur disposition un container bureau.  Pour autant, le Rectorat n’a pas généralisé la méthode de la permanence architecturale pour d’autres projets, qui était considéré, en 2022, comme hors des budgets d’études mobilisables.

Un maillage territorial s’est ainsi formé, limité pour l’instant à des chantiers de réhabilitation ou de construction à partir de l’ancien, centré sur un matériau à promouvoir (la BTC, le bambou, le réemploi…) et des collèges et lycées liés aux métiers de la construction.

Ce maillage pourrait-il tout de même s’élargir et se densifier en s’ouvrant à d’autres types de projets ? En installant, par exemple, une permanence architecturale en amont de la commande et de la programmation afin d’initier son écriture partagée entre la maîtrise d’ouvrage, les architectes et les usagers ? À Mayotte, ce fut l’exemple de la Maison des Jeunes et de la Culture de Chiconi, une permanence qui a essayé de travailler sur la création de la commande, copilotée par la commune, qui n’avait pas a priori de sujet technique à explorer. Des dispositions pourraient ainsi être inscrites dans les marchés d’étude préalables, de faisabilité et de programmation lancés par le Rectorat, invitant à l’installation d’une permanence ou à la venue des architectes pour une résidence sur le site du projet de quelques semaines. « Nous sommes devenus prescripteurs sur ces questions, souligne Fahd Mestour. Si nous reconstruisons de nouveaux établissements, nous aimerions continuer à initier cette démarche de permanence architecturale, mais aussi inciter les autres maîtres d’ouvrage, les communes et le département. »

Un essaimage au sein d’une institution publique, sur une île déjà à l’école de la permanence. En effet, de Dembeni, où l’association Hip Hop Évolution saisit l’occasion de s’implanter au « Paradis des Makis » pour aménager, grâce à une permanence architecturale, plusieurs espaces dédiés à la pratique et à la transmission de la danse ; à Dzaoudzi, où la compagnie de danse Kazyadance a fait du Royaume des Fleurs un laboratoire artistique permettant à trente jeunes de suivre chaque année des ateliers de danse intensifs et à une dizaine d’entre eux et elles de se professionnaliser ; en passant par Mamoudzou, où Likoli Dago, une association d’expérimentation et de formation à des méthodes innovantes d’aménagement du territoire, a créé un tiers-lieu dans l’ancien tribunal inscrit aux monuments historiques, c’est tout un réseau de lieux culturels qui s’est ainsi structuré autour de la démarche de la permanence architecturale et de la programmation ouverte.

Un réseau mahorais notamment animé par L’école de la permanence, expérience collective en cours de structuration qui réunit cinq lieux culturels et urbains de l’île mais aussi les permanences architecturales déjà citées dans le cadre des projets de construction ou de réhabilitation d'établissements scolaires du rectorat de Mayotte - à Longoni, Chirongui et Tsimkoura. Des manières de faire, méthodes et savoir-faire valorisées à travers une phonothèque en ligne qui permet d’écouter les témoignages et les retours d’expérience d’une vingtaine d’acteurs et d’actrices de ces projets collectifs. 

Le projet du lycée de Longoni incarne l’engagement d’un acteur institutionnel de terrain – le rectorat de Mayotte – dans la promotion d’une filière de matériaux locaux (la BTC), dans la sécurisation juridique d’une expérimentation locale (l’ATEx) qui a ensuite inspiré des documents normatifs à plus large échelle (la règle professionnelle) et dans la valorisation d’une manière de faire singulière de l’architecture (la permanence architecturale). Ou comment un chantier incarné tisse ensemble des savoirs, des filières et des modes constructifs comme un lieu d’apprentissage entre les cultures et les générations.

Références documentaires
Longoni : Dossier de demande d'ATEx de type B pour la brique en terre crue à Mayotte
Longoni : Dossier de demande d'ATEx de type B pour la brique en terre crue à Mayotte • Texte
Texte

Sur le chantier du lycée des métiers de Longoni, la brique en terre crue (BTC) doit servir au sein d’une charpente métallique dans une structure en béton. Les concepteurs du Lycée ont ainsi déposé une demande d’ATEx de type B (c’est-à-dire uniquement valable pour ce projet) d’une durée de trois ans. Un processus de plusieurs années, avec un chercheur du Centre Scientifique des métiers du bâtiment (CSTB). Les architectes ont visité plusieurs briqueteries et testé les différentes terres de l’île ; envoyé de nombreux échantillons dans l’hexagone pour y effectuer des tests, notamment de compressibilité. L’ATEx B obtenue normalise une technique de construction vernaculaire déjà éprouvée dans les cases SIM – que sont allés visiter les architectes et le chercheur du CSTB.

Longoni : proposition pour une mission de permanence de chantier
Longoni : proposition pour une mission de permanence de chantier • Texte
Texte

A la suite de la permanence d'études de 24 mois sur le projet du lycée des métiers du bâtiment de Longoni, l'agence Encore Heureux propose de prolonger la permanence architecturale sur le chantier. Celle-ci sera contractualisée à hauteur de 66 000 euros pour une mission réduite d'accompagnement. L’équipe a déménagé de son bureau de Longoni aux Algeco du chantier où travaillent deux cents personnes (ouvriers, maîtrise d’œuvre, ingénieurs, entreprises). Alternativement tenue par l’une des trois architectes du projet, elle continue d’organiser des événements culturels (une prière de bénédiction au début du chantier qui a rassemblé plusieurs centaines de personnes, la venue d’acrobates et de musiciens en préparation), des chantiers école (aux fins de fabriquer les bancs de l’entrée principale du lycée, la charpente de la future maison des lycéens et des abris vélo), de tisser des liens avec l’actuel lycée du bâtiment (une visite hebdomadaire du chantier est organisée avec les lycéens) et plus largement avec les enfants de Longoni (ils participeront en août à un chantier de fabrication de panneaux en bambous pour la future maison des lycéens).

Longoni : règles professionnelles sur l'usage des blocs de terre comprimée (BTC) à Mayotte, 2022
Longoni : règles professionnelles sur l'usage des blocs de terre comprimée (BTC) à Mayotte, 2022 • Texte
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L’ATEx B sur la BTC obtenue par les architectes du lycée des métiers du bâtiment de Longoni a inspiré la rédaction de règles professionnelles concernant la BTC publiées en 2022 et sur lesquelles les architectes désireux d’utiliser ce matériau s’appuient désormais. Ces règles professionnelles Blocs de terre comprimée définissent les prescriptions de conception, de dimensionnement et de mise en œuvre des ouvrages de maçonnerie. Elles sont un document de référence pouvant constituer un cahier des clauses types d’un marché de travaux entre l’entrepreneur et son client (maître d’ouvrage ou son représentant) applicables contractuellement à des marchés de travaux de bâtiment. Elles sont destinées à être des pièces intégrées au dossier de consultation des entreprises. Ou comment la construction de cette cité de chantier qu’est le faré, et plus largement le chantier du lycée de Longoni, devient un laboratoire d’expérimentation pour préfigurer l’usage d’un matériau et la constitution d’une autorisation normative permettant ainsi de lui assurer une sécurité juridique.

PAPROCKI Lola, "La permanence, une architecture tout-terrain ?", 2020 • Mémoire
PAPROCKI Lola, "La permanence, une architecture tout-terrain ?", 2020 • Mémoire • Texte
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Mémoire d'Habilitation à la Maîtrise d'Ouvrage en son Nom Propre (HMONP) de Lola Paprocki, architecte au sein de l'agence Encore Heureux en permanence sur le projet du lycée des métiers du bâtiment de Longoni (Mayotte). Elle y retrace les points saillants du projet : l'installation d'une permanence architecturale, l'expérimentation autour des matériaux locaux, la construction du faré comme laboratoire du futur chantier.

PAPROCKI L., TYLER S. et AIRIAU G., « Le Faré de Longoni ou l’éveil des constructeurs », 2021 • Article
PAPROCKI L., TYLER S. et AIRIAU G., « Le Faré de Longoni ou l’éveil des constructeurs », 2021 • Article • Texte
Texte

PAPROCKI Lola, TYLER Salomon et AIRIAU Geoffrey, « Le Faré de Longoni ou l’éveil des constructeurs », Topophile, 30 juin 2021 [En ligne].

Notes de bas de page
  1. Jusqu’en 2020, l’académie de Mayotte était dirigée par un vice-rectorat. À cette date, elle est devenue un rectorat et une région académique de plein exercice. Tout au long du récit de ce projet, nous employons, par commodité, le terme Rectorat.
  2. Voir Vincent Liétar, Dominique Tessier, Construire en terre mahoraise. Témoignages sur la filière mahoraise bloc de terre comprimée, CRAterre, 2021 et la conférence de Vincent Liétar, « Architecture et développement local – Construire en terre mahoraise » prononcée en 2010.
  3. Les Documents Techniques Unifiés (DTU) sont des documents nationaux qui traitent de l’exécution des ouvrages dits “traditionnels”, rédigés par la profession sous le contrôle de l’AFNOR (Association Française de Normalisation). Ce sont des ouvrages référents pour les acteurs de la construction : maîtres d’ouvrage, maîtres d’œuvre, entreprises et artisans, bureaux de contrôle…
  4. Accordée par un comité d’experts dont le secrétariat est assuré par le Centre Scientifique des métiers du bâtiment (CSTB).
Voir aussi