Les habilitations à la maîtrise d’œuvre singulières et territorialisées
Hugo Martin, juillet 2026
Entretiens avec Fabrienne Legros (architecte, maîtresse de conférences, ENSA Nantes) ; Minna Nordström (architecte, maîtresse de conférences, ENSA Paris-La Villette) ;
Merril Sinéus (architecte urbaniste, maîtresse de conférences associée, ENSA Paris-La Villette) ; Luce Lachaize, Larissa Iurasco, Valentin Kottelat, Vincent Paillot (architectes HMONP).
Comment outiller la ‘génération HMONP’ qui n’envisage plus l’architecture au seul prisme de la maîtrise d’œuvre mais considère aussi l’architecte comme un accompagnateur, un médiateur, un conseiller ou un constructeur ancré sur un territoire ? En formant à l’expérimentation et en expérimentant d’autres formations. Comme celle, portée par l’ENSA Paris-La Villette qui, en Bourgogne-Franche-Comté, propose aux diplôméEs des mises en situation professionnelles auprès d’autres acteurices de la fabrique de la ville (CAUE, collectivité territoriale, artisanE…).
Longtemps, l’architecte n’a pas été considéré comme un auteur. Sans trop accuser le pli de la Renaissance, c’est à partir des XVe et XVIe siècles que le « bâtisseur empirique du Moyen Age1 », qui s’appuyait déjà sur le calcul mathématique, est progressivement reconnu comme auteur d’une œuvre singulière. Cette légitimation intellectuelle d’une pratique technique – bâtir – est incarnée par un mot : le disegno, que le français classique traduit par dessein et qui, d’une même orthographe par la suite différenciée, signifiait à la fois une composition graphique – un dessin – et une idée, un projet – un dessein, donc. Le disegno, au principe de l’architecture, est ainsi, comme le dit le philosophe et traducteur d’Alberti, Pierre Caye, une « intelligence de l’art », un procédé technique, certes, mais qui, par l’œil, la main et la parole, transforme aussi notre appréhension sensible et mentale du réel. L’architecte rejoint ainsi le peintre et le sculpteur au rang des artistes du dessin. Il théorise son art dans des traités aux accents philosophiques. Il conseille les princes, dont il capte progressivement l’autorité autrefois conférée au commanditaire. Il s’éloigne du chantier.
Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Etienne-Louis Boullée fait ainsi de l’architecture une « production de l’esprit » et propose de la distinguer de la science architecturale, à savoir « l’art de bâtir [qui] n’est donc qu’un art secondaire, qu’il nous paraît convenable de nommer la partie scientifique de l’architecture2. »
Ainsi tiraillée entre art et technique, science et pratique, c’est notamment parce que le dessin est au fondement de la pratique architecturale, dès lors assimilée à un art, qu’elle a été, en France jusqu’en 1969, enseignée aux Beaux-Arts. Les étudiantEs s’y formaient déjà à un métier par ailleurs technique, s’exerçant le plus souvent dans l’agence de leur directeurice d’atelier. Mais la réforme de l’enseignement de l’architecture, la création des Unités pédagogiques en 1969, ancêtres des Écoles nationales supérieures d’architecture (ENSA) actuelles, a reposé la question lancinante de la formation professionnelle des étudiantEs, longtemps réalisée à travers des stages ou de manière informelle, en parallèle des études. L’alignement, en 2007, de l’enseignement architectural sur le cursus universitaire (licence, master, doctorat) réduisit d’un an la formation initiale qui passa de six à cinq ans pour être diplômé d’État d’architecte (DEA).
Dans un souci de rapprocher le diplômé du monde professionnel, dont les organisations ont pris part à la réforme de 2007, celle-ci introduit, à l’issue du deuxième cycle, « une formation complémentaire professionnalisante, d’une durée d’un an et pouvant être suivie à tout moment de la carrière professionnelle de l’architecte, [qui] conduit à l’habilitation à l’exercice de la maîtrise d’œuvre en son nom propre (HMONP) et permet l’inscription au tableau de l’Ordre des architectes3. » En 2022-2023, 1700 personnes suivirent cette formation. En 2024, 1250 s’inscrivirent à l’Ordre, rejoignant ainsi ses 30 000 membres sur les 80 200 actifs qui se déclarent architectes – dont 53% exerçant en libéral.
Former à l’expérimentation, expérimenter d’autres formations
Les écarts soulignés par ces chiffres indiquent bien que le nom commun d’architecte se décline en une grande variété de statuts – indépendants, salariés, fonctionnaires… – et de pratiques. Parmi les quatre catégories d’architectes en HMONP distinguées par les autrices4 d’un rapport enquêtant sur la promotion 2018-2019, à côté des diplômés d’État (ADE) souhaitant s’engager dans la maîtrise d’œuvre à court, moyen ou long terme, figure « le groupe des ADE dont le projet n’est pas d’exercer la maîtrise d’œuvre, ou qui ne savent pas encore s’ils vont un jour le faire, [qui] comporte des profils atypiques, dont les objectifs diffèrent de la majorité : les futurs fonctionnaires voulant passer un concours public, les 'alternatifs' cherchant leur voie ou encore les ADE en reconversion, découragés par une mauvaise expérience de la formation. » Combien sont-ils ces 'alternatifs' ? Un sur dix, selon l’étude menée sur 2279 personnes inscrites en HMONP cette année-là, près de 12%5. Ce n’est pas rien.
Il faut croire que les expérimentateurices engagéEs depuis vingt ans, souvent en collectif, dont Théo Mouzard retrace l’histoire et propose des pistes de professionnalisation, inspirent une 'génération HMONP' qui « aspire à travailler en collectif, à collaborer avec d’autres disciplines, à se préoccuper de la dimension environnementale de l’architecture et des territoires en marge. »
En 1989, le sociologue François Lautier, enseignant à l’ENSA Paris-La Villette, se demandait ce que recouvre une formation convenablement professionnalisante pour des architectes : « Celle qui forme des professionnels directement utilisables dans ce qu’est la profession aujourd’hui ? Ou celle qui rend des personnes capables de se renouveler avec les problèmes et les situations, voire d’inventer des réponses professionnelles à des situations actuellement inexistantes ?6. »
Nous pourrions actualiser la question avec la HMONP. Comment outiller cette génération qui n’envisage plus uniquement l’architecture au seul prisme de la maîtrise d’œuvre mais pour qui l’architecte peut aussi être un accompagnateur, un médiateur, un conseiller ou un constructeur, davantage ancré sur un territoire ? Comment une habilitation à la maîtrise d’œuvre peut-elle aussi former des architectes enclins à travailler auprès des maîtrises d’ouvrage ? Comment concilier les impératifs et les besoins d’une profession ordonnée avec les aspirations de diplôméEs désireux d’élargir l’architecture au-delà de la maîtrise d’œuvre ?
Une posture réflexive et critique de l’architecte
Pour Fabienne Legros, architecte et maîtresse de conférences à l’ENSA Nantes, la formation HMONP, dont elle est responsable pour cette école, s’est adaptée à ce territoire singulier qui a vu se former, à partir des années 2000, les collectifs pionniers d’architectes paysagistes également constructeurices, engagéEs dans des méthodes participatives et dans la recherche-action, expérimentant d’autres statuts que l’agence comme la coopérative (Atelier Fichtre, Collectif Faro, Collectif Fil, Quand même, Collectif Saga, Tréteau la nuit, Atelier Toboggan). « Ces collectifs ont fait bouger les lignes de notre formation, dit-elle. Les profils des diplômés sont aujourd’hui plus variés qu’auparavant : il y a toute une frange qui veut travailler auprès des maîtrises d’ouvrage publiques comme architecte-conseil dans les CAUE (Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement) ou les DRAC (Direction régionale des affaires culturelles), Architecte des Bâtiments de France ou bien dans des maîtrises d’ouvrage privées. D’autres souhaitent davantage être dans la sensibilisation, d’autres encore hyper spécialisés dans la construction. Mais il y a aussi les diplômés qui passent leur HMONP plus tardivement dans leur parcours et qui ont déjà une pratique singulière, très ancrée dans le faire. Comment les valide-t-on ? Comment intégrer dans la HMONP la formation professionnelle continue, la validation des acquis en entreprise (VAE) ou les reprises d’études ? Pour ces 'bifurqueurs', le cadre de la HMONP convient encore puisque, depuis cette capacité de maîtrise d’œuvre, depuis une agence d’architecture, on peut se redéployer vers une grande variété de pratiques. Mais il y a malgré tout un enjeu de diversification. »

Passer sa HMONP revient, en effet, à trois choses : suivre une formation théorique dans une ENSA, rédiger un mémoire et effectuer une mise en situation professionnelle de six mois. Pour Fabienne Legros, qui insiste davantage sur les deux premiers éléments, la formation doit accompagner une posture réflexive et critique de l’architecte, dont le mémoire est l’outil le plus avancé. « Cette posture critique a des conséquences sur le contenu du mémoire et sur notre enseignement à l’ENSA. On donne des éléments de contexte juridiques et professionnels en faisant intervenir des praticiens. Il faut connaître les textes qui encadrent la profession mais surtout savoir ce qu’on en fait, remettre en contexte cette compréhension du cadre pour tendre vers une compréhension globale des enjeux de l’architecture aujourd’hui. Revendiquer le titre d’architecte permet de prendre place dans d’autres domaines. Il faut donc que les diplômés se posent la question : pourquoi suis-je architecte ? » D’où une formation ancrée sur son territoire et fortement nourrie de sciences humaines et sociales.
Des mises en situation professionnelles singulières
Comment infuser cette logique alternative et expérimentale lors de la mise en situation professionnelle ? L’arrêté qui encadre la HMONP indique que celle-ci « s'effectue dans les secteurs de la maîtrise d'œuvre architecturale et urbaine7. » Une formulation « assez floue » pour permettre des expérimentations, note Minna Nordström, architecte, maîtresse de conférences à l’ENSA Paris-La Villette où elle dirige la formation HMONP et co-directrice du rapport Génération HMONP cité en introduction. Depuis 2014, cette école, dont l’habilitation à former à la HMONP est accordée pour cinq ans8, propose des mises en situation professionnelles singulières permettant aux diplômés d’effectuer celle-ci dans d’autres structures qu’une agence d’architecture 'classique'. « Nous militons ouvertement en faveur de ce type de mises en situation professionnelles que nous disons singulières plutôt que dérogatoires. La conclusion du rapport que j’ai co-dirigé en 2021 insistait sur la nécessité d’adapter la HMONP aux projets professionnels singuliers des diplômés. On ne gagne rien à uniformiser cette habilitation dans les mêmes types de structures. Il nous faut nous adapter à la fois aux réalités territoriales et aux trajectoires professionnelles de chaque diplômé. »
Par réalités territoriales, on peut entendre des régions de France ne disposant pas d’école d’architecture (ENSA). Les vingt-et-une ENSA sont, en effet, inégalement réparties sur le territoire : si l’Ile-de-France en compte six, les régions métropolitaines Centre-Val-de-Loire, Bourgogne-Franche-Comté et la Corse, de même que, pour les départements et régions d’outre-mer, la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et Mayotte n’en disposent d’aucune.

Comment, dans ces contextes de 'déserts architecturaux', conduire des projets d’installation, outillés par une HMONP singulière, qui déclinerait ainsi deux axes majeurs de la stratégie nationale pour l’architecture 2025-2029 : rapprocher la politique de l’architecture des réalités locales et diversifier les moyens d’acquérir la HMONP ?
« Notre habilitation à délivrer la HMONP en tant qu’école fait l’objet d’un examen en commission où siègent des enseignants et un membre de l’Ordre des architectes. Une convention est ensuite signée entre le ministère de la Culture, tutelle des ENSA, le conseil national de l’Ordre des architectes et plusieurs syndicats de la profession (L’Union des architectes-UNSFA et le Syndicat de l’Architecture). Le ministère a donc un contrôle moindre sur le contenu de cette formation qu’il n’en a sur la licence et le master. C’est véritablement une co-construction avec le milieu professionnel. » Comme l’observait déjà Fabienne Legros, le profil des diplôméEs engagéEs dans une HMONP se diversifie : un tiers sont en double cursus ingénieur et souhaitent se former dans un bureau d’études techniques ; d’autres souhaitent intégrer une structure d’assistance à maîtrise d’ouvrage. « A condition de démontrer ce que le candidat va apprendre là-bas, nous pouvons valider ces mises en situation. Notre seule exception concerne la promotion immobilière, qui ne relève pas de l’architecture. »
Une sorte d’obligation de fins plutôt que de moyens. Le ou la formateurice du candidat doit être lui-même architecte DPLG (diplômé par le gouvernement, délivré jusqu’en 2007) ou DE (diplômé d’État) ayant validé sa HMONP. Le candidat sera son salarié puisqu’il ne peut être son propre employeur9. « Si la commission de mise en situation professionnelle approuve celle-ci, la HMONP n’est pas accordée d’office, loin de là. Beaucoup de travail est ensuite nécessaire. Il faut que le candidat comprenne en quoi sa mise en situation est dérogatoire, comment fonctionnent ces expérimentations. Car ces mises en situation singulières doivent aussi, en retour, démontrer à la communauté que le métier évolue. » En somme, le candidat doit aussi maîtriser la norme pour mieux saisir en quoi sa pratique s’en écarte éventuellement, voire la faire évoluer.

Une telle mise en situation professionnelle singulière a, par exemple, été conduite à Mayotte, dans le cadre du chantier du lycée des métiers du bâtiment de Longoni. Lola Paprocki y a expérimenté l’installation d’une permanence architecturale, l’expérimentation autour de matériaux locaux, principalement la brique en terre crue, et la construction d’un faré, un abri traditionnel, comme laboratoire du futur chantier conduit avec la population locale.
« Cette mise en situation peut se révéler complexe, souligne Minna Nordström. Elle fonctionne moins bien lorsqu’elle intervient un peu trop tôt dans le projet architectural ou lorsque le candidat est laissé un peu seul, sans réseau ou tuteur autour. »
Se former auprès des multiples acteurices d’un territoire
C’est pourquoi nous voudrions déplier un autre exemple remarquable et multiple de mises en situation professionnelles territorialisées à l’échelle d’une région. Merril Sinéus, maîtresse de conférences associée à l’ENSA Paris-La Villette et architecte exerçant notamment à Besançon, encadre depuis quelques années des candidatEs effectuant, pour moitié ou par tiers, une mise en situation dans plusieurs structures différentes, auprès de plusieurs acteurices du territoire (agence d’architecture ou de paysage, CAUE, collectivité territoriale, artisan…). Une pluripartition rendue nécessaire par le faible nombre d’architectes locaux à même d’accueillir les diplôméEs et par l’absence d’ENSA dans la région – alors même que les ENSA en région, nous l’avons notamment documenté à Lille, ont un poids et un rôle autrement importants qu’en Ile-de-France dans la professionnalisation des étudiantEs. Une stratégie aussi pour ouvrir l’habilitation au-delà de la seule maîtrise d’œuvre, renforçant la réflexion sur le positionnement de l’architecte au sein des acteurices de la fabrique de la ville.

« L’Ordre des architectes régional soutient cette expérimentation car c’est leur intérêt, explique Merril Sinéus : de moins en moins d’architectes s’installent dans la région, le besoin est criant, il faut donc permettre que de nouveaux HMONP s’y implantent. » Merril Sinéus poursuit sur son rôle d’accompagnement qui consiste en premier lieu à trouver des structures locales à même d’accueillir les candidats : « Si je n’étais pas sur place, cela ne fonctionnerait pas. On peut dire que notre antenne est une permanence architecturale de ce territoire, en liaison avec des praticiens, des maîtrises d’ouvrage, la DRAC et l’Ordre régional des architectes. Nous insistons d’ailleurs sur le patrimoine, les matériaux et les filières locales et développons un petit comité qui accueille les diplômés qui, à la fin, forment eux-mêmes un réseau d’entraide et s’installent dans tous ces métiers. C’est parce qu’il y a, dans les ENSA, des enseignants qui sont aussi des professionnels que l’on peut faire des ponts entre deux mondes qui ne se parlent pas trop et qui entrent en contact au moment de la HMONP. »
Pour mieux cerner ces ponts, ces contacts, nous avons rencontré quatre architectes ou diplôméEs ayant effectué – ou étant en train – leur mise en situation professionnelle dans le cadre singulier permis par l’ENSA Paris-La Villette en Bourgogne Franche-Comté : deux travaillent dans un CAUE, une dans une collectivité territoriale, le dernier dans une agence de paysage. Autant de parcours eux aussi singuliers mais qui dessinent, dans une trame d’ensemble, un mouvement de fond de redirection du métier d’architecte, plus transversal et plus ancré.
Portraits d’architectes pour une redirection du métier
Luce Lachaize est sortie diplômée de l’ENSA de Nancy en 2019. Après plusieurs stages dans un CAUE et une UDAP10 (unité départementale de l’architecturale et du patrimoine), elle intègre une agence d’architecture en Saône-et-Loire, dont elle fut la première et unique salariée deux années durant. C’est là que naît son désir d’entreprendre sa HMONP, qu’elle décide de passer dans un CAUE. « Cela va faire quatre ans que j’y suis. La HMONP singulière m’a permis d’aller au bout de ma démarche pour acquérir ce titre d’architecte – même si l’Ordre refusait au départ une HMONP dans un CAUE au motif que ce n’était pas de la maîtrise d’œuvre. Et pourtant, dans un territoire de grande ruralité comme la Haute-Saône, sans grande ville – Vesoul, la préfecture, ne compte que 15 000 habitants –, avec une faible présence des architectes, le CAUE joue plus encore qu’ailleurs un rôle d’interface entre ces derniers et les maîtres d’ouvrage publics. On passe plus de temps avec les élus, on construit toute la programmation avec eux, on rédige les appels d’offre, ils choisissent via ce cadre l’architecte et nous participons aussi à la première réunion avec lui. Le temps long, l’absence d’intérêt financier d’un CAUE et la présence d’une professionnelle rassurent les élus, qui m’appellent encore parfois lors des réunions de conception ou de chantier. Cette relation de concertation évidente permet de pousser plus loin les projets, d’y mettre davantage d’attention, d’y engager des sujets de réemploi, de bio-démarche et de soulager les architectes pour qui le temps de programmation n’est pas valorisé. »
En parallèle de son travail d’architecte conseil, la HMONP a convaincu Luce de l’utilité d’une agence « avec un important volet de sensibilisation, qui s’ouvre à la programmation concertée avec les habitants. Dans la ruralité, on ne peut pas se spécialiser, il faut savoir intervenir sur une salle des fêtes, une école, un gymnase, des superficies et des programmes variés. L’agence me permettrait d’aller plus loin, dans le détail, ce qui n’est pas toujours possible dans un CAUE où l’on transmet le dossier à l’architecte après avoir passé beaucoup de temps à le construire. Grâce à mon travail en CAUE, et à cette HMONP qui me légitime, j’ai une vision large du territoire et je ne me sens pas en porte-à-faux par rapport aux autres architectes. »

Vincent Paillot travaille lui aussi dans un CAUE, celui du Doubs. Avant ses études en architecture, à l’ENSAG de Strasbourg, d’où il sort diplômé en 2009, il a fait de la charpente, du bardage, de la maçonnerie mais aussi deux années d’études universitaires en histoire de l’art et en archéologie. Originaire de Besançon, il travaille ensuite à l’agence d’urbanisme de la Ville où il découvre le CAUE et ses architectes conseil. Après une première candidature infructueuse comme urbaniste et un an passé dans une agence, la seconde tentative est la bonne. En 2013, il rejoint le CAUE. « Après quelques années, j’ai voulu passer ma HMONP et donc retourner en maîtrise d’œuvre car il n’était pas possible de la faire dans un CAUE. Jusqu’à ce que j’entende parler de ces HMONP singulières portées par l’ENSA Paris-La Villette. Je me dis que si 60% des architectes ne sont pas inscrits à l’Ordre, c’est qu’il y a bien d’autres manières de l’être que la seule maîtrise d’œuvre. J’aimerais pourtant y retourner mais riche de cette bifurcation en CAUE. Car l’architecte sait faire beaucoup de choses : de l’architecture, de l’urbanisme, du paysage, de la concertation, de la sensibilisation… Le travail en CAUE m’a appris la transversalité des compétences dans l’accompagnement d’un projet global ancré sur le territoire et dans le temps long. Or, cette HMONP singulière accompagne cette transversalité puisque je la mène à la fois au CAUE et auprès de l’Association Patrimoine et Insertion 25, qui accompagne des publics très éloignés de l’emploi à travers des chantiers d’insertion. Au CAUE, les communes nous appellent beaucoup pour restaurer leur « petit patrimoine » en désuétude – un lavoir, une croix, une fontaine… Cela demande un travail d’archive sur le XIXe siècle. C’est dans ce cadre que j’ai rencontré les maîtres maçons et les tailleurs de pierre d’API25 qui font de l’insertion avec Pôle Emploi. Le chantier me fascine et nous travaillons actuellement à la reconstruction d’une ancienne maison du XVIIe siècle dont l’association a remporté le marché public d’insertion. »
Après des études d’art, Larissa Iurasco suit une voie professionnelle jusqu’au diplôme d’architecte, nourrie de nombreuses formations professionnelles continues en entreprise, chez un constructeur, le maître d’œuvre Soliha, dans une agence d’architecture puis, aujourd’hui, dans une collectivité : la métropole du Grand Besançon, propriétaire de 900 bâtiments, depuis la citadelle Vauban classée au patrimoine mondial de l’UNESCO jusqu’à des crèches, des écoles et des maisons de quartier. « Ce travail d’architecte auprès d’une maîtrise d’ouvrage publique requiert une gymnastique en termes de changement d’échelle et des différents corps du bâtiment impliqués. Cela m’a beaucoup formé dans ma pratique mais j’aimerais bien devenir indépendante d’ici quelques années car il n’y a qu’un architecte de la Ville et il ne peut pas réaliser de travaux en son nom propre. Mais j’aimerais continuer à travailler pour la commande publique avec mon agence. »

Enfin, Valentin Kottelat a toujours voulu faire de l’architecture. Après une année en histoire de l’art et en archéologie, il intègre l’ENSA Grenoble. Sa lecture de Sébastien Marot décrivant une architecture du paysage centrée sur la mémoire et le sol nourrit sa formation. A l’ENSA de Strasbourg qu’il rejoint ensuite pour son master, il bifurque ainsi vers l’urbanisme et « la grande échelle du territoire ». Après un mémoire informé par le landscape urbanism, il décide de se former davantage à l’urbanisme en suivant le diplôme de spécialisation et d’approfondissement (DSA) architecte-urbaniste de l’ENSA Paris-Est qui l’ouvre à la question du vivant, des sols et des processus naturels. Il intègre ensuite une agence de paysage, Territoires, à Besançon dont il devient associé en 2021 et où il pratique la maîtrise d’œuvre d’infrastructures paysagères. « En 2025, je me lance dans une HMONP sur la nécessité de construire des ponts, entre le vivant, le paysage et les infrastructures, entre l’architecture, le paysage, l’hydrologie… La position du maître d’œuvre est en effet hybride, à la croisée de plusieurs disciplines. Face à la complexité des territoires, les équipes de maîtrise d’œuvre ont aujourd’hui tendance à se complexifier, ce qui nécessite pour le mandataire une capacité d’orchestrer cette diversité de savoir-faire. » Valentin chérit les moments de groupe avec les autres diplômés en HMONP qui font se sentir un peu moins seul. « Qu’une ENSA dise avoir besoin d’ouvrir de nouveaux horizons nous porte. Un membre du jury trouvait mon parcours décalé : en agence de paysage, on ne travaille pas sur un bâtiment… Mais finalement, ce décalage a été bien reçu. »
Ces quatre témoignages ne se veulent pas prosopographiques. Sans doute n’écrivent-ils que très partiellement la biographie collective des architectes d’aujourd’hui. Mais ils soulignent tous qu’il est mille manières d’être architecte et que l’agence libérale, le statut d’indépendant, s’ils offrent encore des attraits, ne forment plus le seul imaginaire de la profession. L’architecte peut être charpentier, conseiller, maître d’ouvrage, paysagiste… La diversité de ces horizons professionnels est comme le miroir d’une richesse de formation nourrie par l’art, l’université, l’artisanat, le chantier, l’entreprise, le service public. A la vieille question de François Lautier sur le caractère convenablement professionnalisant de la formation des architectes – « celle qui forme des professionnels directement utilisables dans ce qu’est la profession aujourd’hui ? Ou celle qui rend des personnes capables de se renouveler avec les problèmes et les situations, voire d’inventer des réponses professionnelles à des situations actuellement inexistantes ? » – les mises en situations professionnelles singulières de l’ENSA Paris-La Villette répondent résolument en faveur de la redirection d’un métier d’autant plus hybride et transversal qu’il est ancré et au service de l’intérêt général.
PAPROCKI Lola, TYLER Salomon et AIRIAU Geoffrey, « Le Faré de Longoni ou l’éveil des constructeurs », Topophile, 30 juin 2021 [En ligne].
Mémoire d'Habilitation à la Maîtrise d'Ouvrage en son Nom Propre (HMONP) de Lola Paprocki, architecte au sein de l'agence Encore Heureux en permanence sur le projet du lycée des métiers du bâtiment de Longoni (Mayotte). Elle y retrace les points saillants du projet : l'installation d'une permanence architecturale, l'expérimentation autour des matériaux locaux, la construction du faré comme laboratoire du futur chantier.
- Patrick Boucheron, « L’architecte comme auteur. Théorie et pratiques de la création architecturale dans l’Italie de la Renaissance », in M. Zimmermann (dir.), Auctor et auctoritas. Invention et conformisme dans l’écriture médiévale. Actes du colloque de Saint-Quentin-en-Yvelines (14-16 juin 1999), Paris, 2001 (Mémoires et Documents de l’École nationale des Chartes, 59), p. 531-552.
- Etienne-Louis Boullée, Essai sur l’art, Herman, 1968, p. 49.
- Chiffres clés 2024 du Ministère de la Culture, DEPS, 2025, p. 186.
- Élise Macaire, Minna Nordström (dirs.), « GÉNÉRATION HMONP, La formation à l’habilitation à exercer la maîtrise d’œuvre en nom propre comme fabrique de l’architecte », étude qualitative et quantitative nationale sur la mise en situation professionnelle de l’HMONP, mai 2021.
- Ibid., p. 249.
- Voir Anne Debarre, « Quel professionnalisme des écoles françaises à l’heure de l’Europe ? » in Anne Debarre, Guillemette Morel Journel (dir.), 1989, hors-champ de l’architecture officielle : des petites mondes au Grand, Transmissions, ACS, 2020, p. 51-62.
- Article 10 de l’arrêté du 10 avril 2007 relatif à l’habilitation de l’architecte diplômé d’État à l’exercice de la maîtrise d’œuvre en son nom propre
- Article 5 de l’arrêté cité ci-dessus.
- À l’exception des HMONP obtenues dans le cadre d’une Validation des acquis en entreprise (VAE), où le candidat travaille dans sa propre structure. Il est dès lors dispensé de mise en situation professionnelle mais rédige un carnet de bord et un mémoire.
- Rattachée à la DRAC, l’UDAP, unité départementale de l’architecturale et du patrimoine, comprend des architectes urbanistes de l’État occupant la fonction d’architecte des Bâtiments de France, des ingénieurs et techniciens, spécialistes du patrimoine et de l’architecture, ainsi que des agents administratifs.