Professionnaliser l’expérimentation
Des marges devenues métiers (2018-2026)
Théo Mouzard, juillet 2026
Que sont aujourd’hui devenues ces expérimentations qui, depuis les années 2000, ont vu des groupes de concepteur.ices en architecture, paysage, urbanisme revendiquer un engagement politique et inventer des lieux et des solidarités dans les bâtis vacants et les espaces publics ? Théo Mouzard propose ici une micro-histoire de ces mouvements sur la période 2018-2026. Manière d’en tirer les leçons et de continuer à espérer en expérimentant dans les failles de la modernité.
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- Tirer les leçons des expérimentations : la maturité de pratiques qui ne sont plus émergentes
- Les impasses des expérimentations sont aussi leurs richesses
- Quand l'expérimentation rejoint la maîtrise d'oeuvre - et inversement
- Plusieurs casquettes sur une seule tête : une pluralité de structures juridiques sous un même nom
- Faire avec les mains autant qu'avec la tête
- La pensée sauvage du tableau excel et le bricolage administratif
- Du collectif à la coopérative
- Entre prendre racine et s'opposer, la ligne de crête des compromis
- Continuer à expérimenter et espérer dans les failles de la modernité
- Les groupes d'architectes expérimentaux ne sont pas encore des morts-vivants
- Tirer les leçons des expérimentations : la maturité de pratiques qui ne sont plus émergentes
Depuis les années 2000, on voit essaimer en Europe, et particulièrement en France, une série de groupes de concepteur.ices en architecture, paysage, urbanisme qui revendiquent un engagement politique et inventent des lieux et des solidarités dans les bâtis vacants et les espaces publics. Ces pratiques brouillent le séquençage habituel des projets, travaillent en amont des commandes, dans les temps du chantier et les angles morts de la vacance. Elles inventent des méthodes économes et collaboratives pour occuper et ménager des lieux de solidarité là où les projets classiques peinent ou échouent. Au croisement des temporalités comme des disciplines, elles décloisonnent et expérimentent depuis plus de vingt ans, avec chacune leur lot de compromis. Que sont devenues ces expérimentations aujourd'hui ?
Dans l'incapacité de les définir plus précisément réside autant la force de leur liberté que les faiblesses d'être plus clairement comprises, identifiées et donc de se développer. Malgré cela, l'atelier georges et Mathias Rollot en dressaient un panorama prometteur dans l'Hypothèse Collaborative, une série d'interviews réalisées en 2016 et publiées en 2018 dans lesquels figuraient des noms comme Bellastock, l'Atelier d'Architecture Autogéré (AAA), Plateau Urbain, les Saprophytes ou Bruit du Frigo. Le livre présentait alors ces initiatives comme « les mieux armées » pour répondre aux défis du ménagement des territoires dans un contexte post-crise économique. 2018 est aussi l'année où l'agence d'architecture Encore Heureux embarque une large équipe incluant Yes We Camp et le Collectif Etc à la biennale d'architecture de Venise pour mettre en lumière dix « Lieux Infinis ». Paris voit se terminer la première phase du projet pionnier d'occupation transitoire des Grands Voisins et la première tranche de son ambitieux « Réinventons nos places » qui fait la part belle à ces groupes de concepteur-faiseurs. Là encore, on retrouve des noms aujourd’hui familiers : le Collectif Quatorze, YA+K, Coloco et le Collectif Etc. Ils ont en commun de centrer leurs méthodes sur le terrain plus que sur le dessin, de mener des enquêtes sur les filières de matériaux et de rechercher une frugalité de mise en oeuvre, de faire du projet d'architecture un prétexte pour fédérer des communautés habitantes, de les impliquer dans la programmation, la conception ou le chantier, d'y associer d'autres disciplines (artistiques, artisanats, sciences humaines) pour en renouveler les formes. Ils le font en bande organisée et associent de nombreux.ses complices, qu'ielles soient graphistes, artistes, sociologues - et aussi parfois architectes.

Projet de maitrise d'oeuvre (réhabilitation) et de mission réemploi pour créer un tiers-lieu de l'économie sociale et solidaire dans le cadre de la mission d’expérimentation autour du Permis de Faire, initiée par La Preuve par 7. Après plusieurs années d'expérimentations, des collectifs plus anciens se tournent aujourd'hui vers la maitrise d'oeuvre avec une société, une assurance et une inscription à l'Ordre des architectes. Le plus souvent, ils gardent leur association en parallèle pour poursuivre leurs expérimentations.
crédit photo : La Preuve par 7
Pierre Chabard, suivant les pas du chercheur Jeremy Till1 qui les étudie depuis longtemps, les rapproche d’une forme d'activisme pour qui l'architecte "sacrifie la pureté de son statut socioprofessionnel pour s’aventurer, les poches vides et les mains pleines d’outils disparates empruntés à d’autres disciplines, sur le terrain des bidonvilles, des camps de réfugiés, des territoires déshérités frappés par la désindustrialisation, la mondialisation, l’austérité économique, les tourments géopolitiques ou les quatre à la fois2".
Où en est-on depuis 2018 ? Que nous raconte l'évolution récente de ces groupes liés à l'architecture, parfois "bifurqueurs"3, parfois déserteurs, qui continuent d'inventer d'autres manières de faire ? Cet article cherche à montrer qu'ils poursuivent bon gré mal gré leur recherche d'utopies en actes et ouvrent toujours de nouveaux imaginaires. Ils conduisent des luttes contre le réalisme capitaliste, c'est-à-dire des outils tangibles et en actes contre la déprime de la fin de l'histoire et l'impossibilité à imaginer autre chose qu'un néolibéralisme autodestructeur4. Au prix d'apprendre à mieux tirer les leçons de vingt ans d'expériences très diverses, ils sont un des plus beaux endroits d'espoir dans la réinvention des métiers de l'architecture.
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Depuis 2010, un nombre croissant de maîtrises d'ouvrage publiques et privées semblent s'être acculturées à leurs méthodes et leurs proposent en retour des commandes plus nombreuses et la possibilité de se structurer – mais pas toujours pour le mieux. Ces marchés sont maintenant parfois écrits de manière trop figés et ne permettent plus précisément d'expérimenter. Ou alors, ils sont toujours financés sur des budgets de communication et encore trop déconnectés de la transformation réelle des lieux et des phases de maîtrises d’œuvre classiques. Parfois, les cadres administratifs et légaux ne suivent pas : le transitoire ne va nulle part, les collaborations habitantes ne sont pas écoutées, les aménagements sont dans un hors-champs assurantiel ou leurs qualités techniques et esthétiques ne sont pas au rendez-vous.
Heureusement, on voit que les acteur.ices évoluent et arrivent à réagir à ces écueils : leurs structures ont évolué et leurs expertises ont appris de ces impasses. Elles se sont d'un côté rapprochées de la maîtrise d’œuvre, quitte à franchir le pas de s'inscrire à l'Ordre des architectes si nécessaire, et de l'autre continuent de participer à inventer, influencer ou tordre les cadres de commandes. C'est là une de leurs plus grandes qualités depuis les débuts et un enjeu de créativité sous-estimé, avant même de prendre le crayon pour démarrer une esquisse : continuer à inventer des commandes ou d'y répondre "à côté" par des méthodologie surprenantes, des outils et des formes différentes qui viennent questionner, voire remettre en question le fond des projets - un quitte ou double fragilisant mais indispensable.
A partir de 2018, la frange la plus radicale et critique de ces pratiques semble trouver d'autres espaces, notamment dans les suites de la victoire de la lutte contre l'aéroport de Notre Dame des Landes et ce qui deviendra le mouvement des Soulèvements de la terre. De l'autre côté du spectre, une autre partie assume davantage de devenir des métiers, de se structurer économiquement pour correspondre à un marché qui se diversifie et s'étoffe : ce sont d'elles dont cet article va parler. Car peut-être que l'intuition qui a fait naître l'Hypothèse Collaborative en 2016 avait simplement dix ans d'avance, cette idée de réunir les opérateurs classiques de l'aménagement et ces pratiques plus expérimentales pour répondre à la complexité de "construire la ville sur elle-même". Peut-être que ces dernières sont aujourd’hui prêtes à embrasser le marché qu'elles ont participé à créer et constituent un des fers de lance les plus prometteurs de la redéfinition des métiers de l'architecture ?
Ces compromis ne sont pas sans continuer à faire débat et sont à regarder au cas-par-cas, tant ce champ de pratiques devient aussi large que toujours constitué de situations uniques - un sur-mesure qui est d'ailleurs un de leurs seuls points communs. Car si le romantisme d'une radicalité énoncée a nourri un temps des discours de jeunes praticien.nes – peut-être parfois même plus que des faits - un certain pragmatisme et la volonté de se pérenniser les ont fait atterrir dans une multitude de projets concrets moins ouvertement en opposition mais plus efficients dans leurs effets et plus facilement appropriables par le plus grand nombre. Une maturité qui leur permettrait maintenant de changer d'échelle ?
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Le "je" de cet article se mélange parfois au "nous" du Collectif Etc dont je fais partie depuis dix ans, groupe d'architectes-constructeur.ices œuvrant pour le bien commun en France et en Europe depuis 2010. Dans cette aventure collective, j'ai eu la chance de traverser des heures sans fin de discussions enflammées - parfois brûlantes - avec ses membres autant qu'avec un bon nombre d'autres groupes semblables au nôtre. Tous ces dialogues ont nourri cet article pour lequel j'ai aussi décidé d'interviewer 19 personnes de manière plus formelle au premier trimestre 2026.
Cet article propose une micro-histoire de ces mouvements sur la période 2018-2026. Il s'inscrit dans la suite des réflexions entamées dans le programme de recherche-action "An Architecture School of Commons" que j'ai coordonné avec Maxence Bohn et Cécile Kohen au sein du Collectif Etc (2021-2025)5. Ces réflexions poursuivent celles abordées lors des quatre rencontres que j'ai modérées en 2024 dans ce cadre et la publication de "Construire sans se trahir" dans lequel j'écrivais un appel au Ministère de la culture à professionnaliser les étudiant.es à d'autres chemins que la maîtrise d'oeuvre en son nom propre6.
Tirer les leçons des expérimentations : la maturité de pratiques qui ne sont plus émergentes
Le droit à l'expérimentation n'est pas inné, il faut en créer les outils pour qu'il advienne. Mais ces outils sont bricolés, réinventés, questionnés et ne devraient pas être tenus pour acquis. Ils se perfectionnent et chacun.e se fabrique les siens ou en adapte d'autres , "(...) comme au cirque ou en danse, où l'on travaille par figures. On prend la pose, l'attitude, on refait l'enchaînement, et c'est par la répétition du faire qu'on enrichit la figure théorique, celle que l'on sait", dirait Edith Hallauer pour définir ce qu'elle a nommé la déprise d'œuvre.
Les impasses des expérimentations sont aussi leurs richesses

crédit photo : Collectif Etc
Dans le livre qui relate le voyage du Détour de France du Collectif Etc - une « école buissonnière à la rencontre de la fabrique citoyenne de la ville » - on trouve nombre d'images de structures légères en bois et de chantiers participatifs. Elles étaient, en 2012, porteuses d'un imaginaire en plein essor qui rêvait d'influencer sérieusement l'urbanisme dans les failles ouvertes par Patrick Bouchain et les premiers groupes comme Bruit du Frigo, les Saprophytes ou Exyzt. Mais aujourd'hui, on rencontre régulièrement des maîtrises d'ouvrage sceptiques sur ces aménagements parfois précaires et dont les limites esthétiques peuvent se joindre à leur difficile pérennisation. L'imaginaire des espaces publics en palette et d'une concertation à la va-vite persiste encore chez certain.es. Et si la Ville de Paris consacre ces méthodes en leur faisant une place et des budgets encore jamais vus jusque-là en 2016 lors du projet « Réinventons nos places », le bilan de l'impact réel est en demi-teinte : les relations entre la première phase de co-construction et la deuxième de maîtrise d’œuvre plus classique montrent tantôt un lien bien établi entre les deux, tantôt ces temps relégués à de l'animation gentiment écartée lors de la phase de maîtrise d'oeuvre. Pour Alexis de YA+K, ce type de projets revendiquant co-construction et liens avec les usagers se résume malheureusement parfois à « des coloriages et des gommettes » voire vire franchement du côté du marketing territorial comme le terrain de padel installé porte de Montreuil par Nexity après avoir rasé 250 arbres pour construire une majorité de bureaux alors que la métropole dispose déjà d'un large stock vacant7.

crédit photo : Collectif Etc
Les expérimentations ont ceci de porteur qu'elles amènent aussi à des impasses et c'est bien là une de leurs qualités, si tant est que des espaces critiques permettent de débattre des résultats. Quelles leçons ont été tirées depuis ? Et comment ces leçons sont-elles partagées et transmises ? Ces questions sont essentielles, trop peu traitées et une des pistes est à chercher dans le rapprochement de ces expérimentations avec les cadres plus classiques de transformation de l'espace et du territoire.
Quand l'expérimentation rejoint la maîtrise d'oeuvre - et inversement
Ces groupes eux-mêmes sont les premiers conscients de leurs limites et ont depuis évolué pour se structurer et donner plus de poids à ce qui était au départ des tentatives, parfois fragiles mais toujours formatrices. YA+K a ainsi bénéficié du contexte favorable de l'évolution des commandes et d'un soutien plus important des collectivités sur ces types d'approches, comme celles de Réinventons nos places ou de la transformation de la Petite Ceinture. Ces commandes publiques leur ont permis de créer leur structure de maîtrise d’œuvre (statut SAS inscrite à l'Ordre des architectes) tout en conservant à côté leur association loi 1901 pour leurs projets de quartier à Bagnolet. Les groupes qui passent le pas de l’inscription à l'Ordre des architectes d'un côté et les architectes qui s'investissent sur le terrain dans des pratiques collaboratives et la réinvention du chantier de l'autre se rejoignent désormais dans leurs productions d'une manière très convaincante. Bellastock, centré sur les filières de réemploi de matériaux après des débuts plus expérimentaux, crée aujourd'hui une agence d'architecture en format de Société Coopérative et Participative (SCOP) hébergée au sein de son statut de Société Coopérative d'Intérêt Collectif (SCIC) pour « répondre aux frustrations » d'être tout près de la conception des gisements de réemploi mais jamais à son plein endroit.

Le programme Réinventons nos places lancé en 2015 à Paris a été un moment important de reconnaissance des collectifs d'architectes. Une première phase de maitrise d'oeuvre leur a fait une large place pour une concertation longue et des moyens conséquents pour la mener.
crédit photo : Collectif Quatorze
Par ailleurs, alors que ces groupes se plaçaient en rupture de la maîtrise d’œuvre conventionnelle à une époque où cela semblait légitime (années 2000-2010), les considérations démocratiques et écologiques ont depuis largement transformé le métier d'architecte lui-même, le rapprochant des méthodes et des sujets que ces structures avaient un temps défriché. Pour n'en citer que quelques-uns, des architectes comme Anatomies d'architectures, Grand Huit, Frédéric Denise, Encore Heureux, Compagnie architecture ou le collectif FARO ont créé des précédents démonstrateurs de ces rapprochements. Ielles sont relayés à travers de nouveaux médias et réseaux comme la revue Topophile (2019) et le Mouvement pour une Frugalité Heureuse et Créative (2018).
Pour certaines structures, le rapprochement avec la maîtrise d'oeuvre s'opère à d'autres endroits, par exemple dans les missions d'études pré-opérationnelles ou de l'Assistance à Maîtrise d'Ouvrage (AMO) pour aider à imaginer des commandes et les incarner dans des cahiers des charges différents. Arthur et Julia de Tout Terrain travaillent ce type de commandes et précisent que leurs projets de maîtrise d'œuvre pure sont même parfois déficitaires : il faut toujours y associer d'autres missions comme des diagnostics réemploi ou de la médiation. Ce sont ces commandes composites qui peuvent rebuter les architectes plus classiques mais qui recèlent pour elleux des qualités de par leur complexité, une commande à tiroirs dans laquelle ielles trouvent aussi, paradoxalement, plus de rentabilité. Pour elleux, l'intérêt n'est plus de savoir si l'on fait ou non de la maitrise d'oeuvre mais de regarder de plus près qui sont les commanditaires et à qui profitent les valeurs créées par le projet.

Mission d'assistance à maitrise d'ouvrage, d'accompagnement réemploi, de chantier participatif et aussi de maitrise d'oeuvre pour la Communauté Emmaüs Thouars Partenay. Un bon exemple de complémentarité entre un collectif local aux multiples casquettes et un architecte inscrit à l'Ordre.
crédit photo : Ivan Mathie
Ces nouvelles structures marchent sur une ligne de crête qui arrive à joindre engagement militant et métiers, rémunérations et valeurs. Elles constituent à la fois l'horizon désirable d'une jeune génération en quête de sens et l’évolution naturelle du métier d'architecte dans notre monde en crise et que les expérimentations de ces groupes ont participé à diversifier. Pour jongler dans cet équilibre, on observe aussi des regroupements de plusieurs structures juridiques sous un même nom, une évolution prometteuse ?
Plusieurs casquettes sur une seule tête : une pluralité de structures juridiques sous un même nom
Bien qu'on entende encore beaucoup de discours d'opposition à "l'agence" chez les étudiant.es, la réalité des structures qui se montent montre des choix bien plus nuancés. Nombre de groupes sont aujourd'hui pluricéphales avec une association loi 1901 ou une société de construction d'un côté et une Société à Responsabilité Limitée (SARL) ou une SCOP de maîtrise d'oeuvre de l'autre, voire même les trois à la fois – quitte à payer plusieurs assurances différentes. Cela leur permet de changer de l'un à l'autre et de lier eux-mêmes leurs expérimentations à la transformation pérenne des lieux. Parfois, ils s'associent encore à d'autres agences plus solides pour obtenir des marchés plus conséquents ou parce qu'ils ne peuvent pas être mandataires de groupements, comme les collaborations à répétition entre Bruit du frigo et l'agence de paysage BASE. Des structures triple comme LAO SCOP8, nommé AJAP en 2025, ou double comme le collectif GRU9, nommé JAPL en 2020, en sont des exemples très inspirants qui permettent des aller-retour entre le chantier, le terrain et le bureau. Le moyen d'avoir les avantages des deux sans leurs inconvénients ? Anne de GRU confie que sous les néons du bureau, le soleil du dehors lui manque, et inversement. Jeune collectif, ielles ont appris les bases de manières informelles par d'autres de ce type dont Nantes s'est fait une spécialité (comme Fichtre, Faro, Fil, Quand même, SAGA, VOUS, Tréteau la nuit, Atelier Toboggan). Contrairement à plusieurs de leurs prédécesseurs, ielles avaient aussi dès le départ comme horizon de faire de la maîtrise d'œuvre et de monter leur agence, ce qui témoigne de ce déplacement du curseur pour moins de radicalité mais plus de pérennité. Ces questions de cadres et d'assurances sont aussi posées par des structures d'artisanat plus classiques comme les constructeurices terre des Grands Moyens qui sont réunis autour de deux coopératives qui s'alimentent l'une l'autre, une pour la conception et une pour la construction. Des champs croisés que la structure d'Anatomies d'Architecture10 revendique également, avec la dimension recherche et transmission en plus.

Les membres de LAO et l'association ICI! se regroupe dans un collectif tricéphale : une association, une agence d'architecture et une entreprise de construction. Cette forme multiple leur permet de répondre à tous types de marchés et de lier toutes les temporalités et les étapes d'un projet d'architecture, des phases de programmation jusqu'à la livraison d'architectures pérennes. crédit photo : LAO SCOP / Association ICI / Baptiste Le Gouard
Cette évolution est aussi le fruit de plusieurs impasses dans lesquelles des groupes plus anciens se sont retrouvés : une agence d'architecture associée à un groupe d'expérimentations demandera plus d'honoraires, ce qui peut facilement être la raison de perdre un concours ou alors la présence du collectif dans le groupement de maîtrise d’œuvre l'empêchera légalement de faire du chantier alors qu'il est souvent l'un des outils phares de ces méthodologies. Un hors-champ juridique et administratif permet toutefois dans des projets d'une certaine ampleur d'être à la fois dans le groupement de maîtrise d'oeuvre tout en dégageant des commandes directes de conception-réalisation, à la discrétion et au bon vouloir du service des marchés de ces collectivités qui sont parfois mises au courant.
Faire avec les mains autant qu'avec la tête
D'autres solutions existent pour lier la conception au chantier dans un même mouvement sans passer par le bricolage administratif, comme par exemple les marchés de conception-construction. Dans un projet classique, que vous soyez un.e architecte déjà contractualisé.e ou en lien direct avec la maîtrise d'ouvrage, vous pouvez lui suggérer de « sortir » un lot de travaux initialement prévu pour une entreprise classique et le faire passer en marché de conception-réalisation. Il faudra éventuellement mettre en concurrence au-dessus du seuil de 60 000 euros hors taxes (à partir du 1er avril 2026), mais cela permettra davantage de souplesse dans la réalisation de projets. Encore Heureux a par exemple proposé ce type de marché pour la réalisation d'une architecture temporaire en réemploi confiée au Collectif Etc en 2016 pour un budget de 100 000 euros hors taxes, la Cité de Chantier, qui sera ensuite pérennisée grâce à un permis de construire déposé par l'agence. Récemment en 2025, les collectifs VOUS et GRU ont remporté ce type d'appel d'offre pour la réalisation d'aires de jeux à Nantes pour un montant de 800 000 euros hors taxes11, ce qui aurait été impensable il y a encore quelques années et qui témoigne autant de la confiance que peut avoir la maîtrise d'ouvrage pour ces structures hybrides que du niveau de professionnalisation de ces dernières aujourd’hui.
On notera qu'assez peu d'entre elles possèdent des formations d'artisans complémentaires à leur diplôme d'architectes, comme par exemple Clément, architecte-chaudronnier au sein de LAO SCOP, mais qu'ils sont beaucoup plus nombreux à choisir de passer leur Habilitation à la Maîtrise d'Oeuvre en leur Nom Propre (HMONP), quitte à le faire plus tard pour ne pas casser l'énergie collective à la sortie de l'école comme c'est le cas pour Anne, du collectif GRU. On reste plus proche de la maîtrise d'œuvre et du champ de l'architecture que de celui de l'artisanat, qui est surtout un outil parmi d'autres à mettre au service des méthodologies plus qu'un objectif en soi.
La pensée sauvage du tableau excel et le bricolage administratif
Les statuts évoluent. Par exemple, le Collectif Etc a longtemps été une association loi 1901 mais fiscalisée, elle a donc pu accueillir des bénévoles et recevoir des subventions, salarier ses membres tout en réalisant des projets dans lesquels il peut récupérer la Taxe sur la Valeur Ajoutée (TVA), particulièrement intéressant lorsque l'on a beaucoup de dépenses en matériaux comme sur les chantiers. Bien que cela dépende de chaque contrat et de négociations, l'association permet d'aller jusqu'à activer une assurance décennale constructeur au projet si besoin, et donc de tendre à des projets pérennes équivalents à ceux d'entreprises classiques. Parfois, le statut d'oeuvre d'art ou "d'oeuvre d'art praticable" de ces projets permet d'éviter les écueils de normes ou de mise en concurrence (les marchés publics sur ce type de projets n'y sont pas soumis), souvent accompagné d'une cession de droit au commanditaire pour qu'il soit libre d'en assurer la maintenance et le devenir. Là-encore, l'expérimentation se fait au cas par cas et ne fait pas toujours jurisprudence : l'aire de jeux officielle d'Encore Heureux à la Friche belle de Mai (2014) tout comme les oeuvres d'art praticables du Collectif Etc à Tromsø en Norvège (2018) et Bagnolet (2025) ont été requalifiées par des bureaux de contrôle extérieurs au projet et ont dû être modifiées pour se pérenniser.
Mais désormais, de plus jeunes structures arrivent à tenir dès le départ ces grands écarts en apprenant de leurs aînées, comme le collectif Tréteau la nuit (2024). Elles poursuivent cet héritage avec vigueur dans un mélange varié de marchés de conception-réalisation, de marché public de 1% artistique, d'expérimentations encadré par les CAUE et de résidence artistiques. Toujours le crayon autant que les outils à la main, elles poursuivent ces liens au terrain et à ses habitant.es mais en se plaçant d'emblée avec la volonté de se professionnaliser, se rémunérer et donc se pérenniser. Ce qui ne les empêche pas d’autoproduire en même temps des projets plus radicaux comme la Grange en feu, « un micro-festival féministe et queer sur la transmission de savoir-faire techniques ».

Si l'histoire des collectifs d'architectes peut remonter aux années 90, d'autres continuent de se créer, d'inventer de nouveaux outils et de porter de nouveaux sujets. Le collectif Tréteaux la nuit organise un festival féministe et queer de transmission de savoir-faire techniques en lien avec l'éthique qu'elles développent dans d'autres projets féministe et queer.
crédit photo : Tréteaux la nuit
Du collectif à la coopérative
Il y a en même temps une vraie réflexion sur l'outil de travail, le mode de gouvernance et les moyens de production qui là encore rejoint l'évolution des agences d'architecture. Certaines de ces dernières mettent en place des règles sur la répartition des salaires (ne pas dépasser un rapport de 1 à 3), et le nombre de SCOP ne cesse d'augmenter. Pauline, du collectif FARO, se rappelle malgré tout que l'Ordre des architectes a été très regardant lors de leur passage à ce statut en 2020, comme pour Tout terrain qui témoigne d'un "casse-tête juridique" au moment de l'inscription à l'Ordre des architectes. On peut aussi noter que le salariat n'est pas toujours l'objectif et des regroupements plus ou moins formels d'individus en micro-entreprises peuvent aussi permettre plus de souplesse et de travailler pour plusieurs structures ou en son nom également, comme c'est le cas depuis peu pour le Collectif Etc qui l'a mis en place après 10 ans de salariat en même temps qu'il transforme son association en SCIC. D'autres le pratiquent depuis leurs débuts comme Rural Combo, structure basée à Cunlhat dans le Puy de Dôme depuis 2017. C'est peut-être un retour à la « flexi-précarité » mais c'est aussi plus de souplesse dans la gestion collective d'une masse salariale qui peut devenir un poids économique parfois écrasant pour des structures qui restent toujours fragiles, le plus souvent juste à l'équilibre.

Des formes hybrides entre collectif et agence d'architecture : le collectif FARO a lutté pour se faire reconnaître en SCOP par l'Ordre des architectes. Leur pratique propose des outils militants et de l'expérimentation dans des formes de la maitrise d'oeuvre traditionnelles. De belles preuves que rien n'oppose la maitrise d'oeuvre à ses franges et qu'elles peuvent être complémentaires.
crédit photo : François Dantart
Ce terrain d'entente entre expérimentations hors cadres et circuits plus conventionnels de maîtrise d’œuvre montre une direction optimiste pour les deux.
Entre prendre racine et s'opposer, la ligne de crête des compromis
Après 20 ans d'expérimentations, quelles pistes autrefois émergentes se sont généralisées ? Quelles jurisprudences ont fait normes ? Ou qu'est ce que qui depuis la marge continue d'influencer le centre ? Deux exemples parmi d'autres servent à montrer la possibilité d'essaimer, ce qui n'est pas sans poser des contradictions entre des méthodes qui pourraient se généraliser et une attention au déjà là qui tend à l'artisanal et au sur-mesure.
L'exemple du réemploi qui devient filière
Parfois, c'est l'évolution du cadre juridique qui permet de passer la vitesse supérieure, comme cela a été le cas pour Bellastock. D'abord bande d'ami.es qui reprennent le Bureau des Etudiants (BDE) de l'Ecole Nationale Supérieure (ENSA) de Paris Belleville, c'est depuis 2019 une SCIC de presque 20 salarié.es, une évolution en partie due à la loi contre le gaspillage et pour l'économie circulaire de 2020, augmentée en 2024. Ils ont peut-être perdu un peu de leur capacité d'expérimentations et de prises de risque comme l'arrêt de leurs gestions de lieux, trop coûteuses et énergivores mais ils ont gagné en solidité économique et en durabilité. Une diversité de compétences qu'ils retrouvent maintenant avec la création de leur agence d'architecture et la transformation du festival étudiant qu'ils organisent historiquement en "biennale d'expérimentations". Bellastock devient ainsi un exemple singulier dans un paysage du réemploi devenu très professionnel, voire même compétitif. Car loin des premières expérimentations inspirées elles d'une contre-culture plus ancienne, les grands groupes problématiques comme Bouygues construction ou Vinci ont ouvert eux aussi des filiales sur ces enjeux. Entre les deux, des bureaux d'études classiques et de taille plus modeste se créent, comme l'entreprise Remix cofondée par l'agence Encore Heureux.
Les structures plus artisanales et défricheuses comme Bellastock et nombre de groupes déjà mentionnés mobilisent le réemploi parfois en tant que bureaux d'études mais aussi de pair avec d'autres compétences (conception-construction, sensibilisation, AMO). Elles inventent une richesse dans les projets qui lient le social à l'écologique, ce qui leur permet de se démarquer et de ne pas rester dans l'opérationnel pur du tableau excel de diagnostic réemploi. En parallèle et en complémentarité avec des bureaux d'études plus classiques, elles montrent que l'on peut faire jurisprudence sans devenir recette et préservent une attention et une agilité de méthodes pour chaque situation. Victor Meesters, du collectif Rotor, émet toutefois plusieurs réserves sur l'utilisation du réemploi dans des projets d'envergure : doit-on se féliciter de réemployer des matériaux issus de démolitions de bâtiments qui n'ont parfois même pas vingt ans et que l'on aurait du surtout éviter en premier lieu ?
L'exemple de l'occupation temporaire / l'urbanisme transitoire
Depuis les années 2015, certaines structures ont réussi à clarifier des méthodes et préciser leurs compétences pour essaimer leur démarche et capter un nombre toujours plus grand de celleux qui tiennent dans leurs mains les clés de l'aménagement. Yes We Camp et Plateau Urbain en sont les exemples les plus médiatisés, appuyés par des agences d'architecture comme UOA et Encore Heureux. Ces structures ont réussi à définir un exercice que des opérateurs publics comme privés peuvent s'approprier, bien que ces outils puissent se mettre au service d'intérêts variés et parfois contradictoires. Toujours relativement fragiles ni toujours bien comprises, ces structures ont néanmoins aujourd'hui entre 60 et 100 salariés et proposent un service qui trouve un écho auprès des décideurs sur les questions de lieux et d'architecture là où d'autres se sont spécialisés dans les espaces publics. La métropole de Lyon y consacre sur ces deux aspects 10 millions d'euros sur la période 2021-2026, dont par exemple 3 millions pour de la conception-construction d'urbanisme transitoire rue de la République. Un marché remporté par Vraiment Vraiment, une agence de design très professionnelle non issue de la galaxie des structures mentionnées depuis le début de l'article et qui montre que la professionnalisation accroît au passage la mise en concurrence.
Les organismes publics comme l'Agence National de Cohésion des Territoires (ANCT), le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA) ou la Cité de l'architecture y consacrent des études récentes visant à en favoriser l'essor. La volonté de dépasser le stade d'expérimentations marginales y est clairement explicitée, comme dans un rapport commandé en 2023 par l'Atelier Parisien d'Urbanisme (APUR) à Nicolas Détrie, fondateur de Yes We Camp et Emilie Moreau : « Ces acteurs sont alors souvent contraints de fabriquer leur financement sur l’économie de gestion des sites dans le temps présent, alors qu’on pourrait imaginer qu’ils soient davantage associés à l’économie de conception, de transformation physique et de gestion sociale et collective des espaces. »
On retrouve néanmoins plusieurs des structures étudiées dans ce rapport de l'APUR dans un dossier moins positif, celui publié par la revue indépendante Le Crieur en 2018 et qui dénonce « l'envers des friches culturelles »12. L'urbanisme temporaire y est critiqué pour sa capacité à marchandiser des méthodes d'occupation, à s'adresser à des catégories socio-professionnels plus aisées et son absence de lien avec le projet urbain (que l'on retrouve par contre dans l'urbanisme transitoire). Cette zone grise de l'occupation temporaire y est accusée de dévoyer les mots, les méthodologies et les imaginaires en réemployant pour de la recherche de profit ce qui fut autrefois des méthodes de luttes et d'utilité sociale non lucrative.
S'il est vrai que nous ne serons probablement jamais assez radicaux dans nos choix face aux urgences de notre époque, ces débats sur les seuils de radicalité et les référentiels éthiques de chacun.es viennent trop souvent fracturer des pratiques qui gagneraient pourtant à s'allier, quitte à trouver davantage d'espaces de débats collectifs et publics. Sur le terrain depuis des années et préférant concentrer son énergie sur des critiques plus constructives, Aurore de Yes We Camp souhaite comme beaucoup pouvoir changer d'échelle tout en maîtrisant son éthique. Elle prend comme exemple les développements des agricultures bio et paysanne et rêve pour l'occupation de lieux des équivalents aux Associations Pour le Maintien d'une Agriculture Paysannes (AMAP), à l'échelle nationale, pour les généraliser sans les normer, pour généraliser mais par le bas.
La schizophrénie entre volonté de lutter et volonté de devenir métier
Ces groupes eux-mêmes parlent volontiers des limites de leur travail. Le décalage entre les ambitions politiques affichées à leur origine et la réalité de l'impact de leurs expérimentations ne doit pas être mis sous le tapis. Certain.es pensaient pouvoir « faire dérailler le projet urbain »13 ou souhaitent toujours « être là pour être des grains de sable »14 plutôt que proposer un nouveau service. Pourtant, les luttes urbaines ont été dans ce sens bien plus fertiles à s'organiser et se structurer autour d'oppositions plus radicales15 et, là encore, 2018 a été une charnière importante avec la victoire de la lutte contre l'aéroport de Notre Dame des Landes, dont les Soulèvements de la Terre sont une puissante émanation à l'échelle nationale. Plusieurs groupes ont pris de plein fouet cette « schizophrénie » entre la volonté de durcir leurs positions éthiques et le besoin de transformer leurs expérimentations en métiers. Léa Hobson a été en même temps salariée de l'agence Encore Heureux et impliquée dans des luttes locales en Île de France et ailleurs. Elle raconte sa déception lors de ses tentatives de faire se rejoindre les deux et l'absence des architectes à des évènements comme "Fins de chantier" organisés par Extinction Rébellion. « Les architectes sont trop rangés.e, ielles ont peur ». Autre exemple symptomatique de ces tiraillements, certain.es de ses connaissances parmis les groupes d'architectes plus expérimentaux se sont associés à l'Etablissement Public d'Aménagement (EPA) Paris Saclay pour une démarche participative qu'elle considère comme du "social washing" alors même qu'une lutte contre le bétonnage des terres agricoles prenait de l'ampleur.

Des militants d’Agro en lutte, des Soulèvements de la Terre et de la Confédération paysanne d’Île-de-France ont mis en culture une partie d’une parcelle destinée à être artificialisée sur le plateau de Saclay. L'institutionalisation relative des pratiques des collectifs amène à redéfinir les lignes de refus : alors que certains travaillent à des formes d'urbanisme tactique pour l'aménageur du Plateau de Saclay, des collectifs militent pour l'arrêt de l'artificialisation des terres agricoles.
crédit photo : léa guedj
Est-ce que les alternatives moins radicales de ces groupes d'architectes prennent l'énergie et la place médiatique d'actions plus militantes et participent ainsi malgré elles à les marginaliser ? Sont-elles des temps de spectacles instrumentalisés au service de logiques de profit contre lesquelles elles cherchaient au départ à lutter ? C'est là où les mots et les images produites par ces groupes depuis plusieurs décennies doivent être systématiquement discutées, débattues, remises en question et jamais considérées commes des méthodes à dupliquer. C'est là le danger des expérimentations qui deviennent des services, des méthodologies qui sont reprises dans les commandes sans être réfléchies à nouveau : elles perdent leur capacité à conjuguer critique et terrain, à garder la part de liens entre expérimentations et intérêt général avec leurs erreurs mais avec sincérité. C'est dans la formulation de la commande et l'implication de ces structures dans ce qui précède le projet que réside un des antidotes à cette impasse éthique aux débats parfois stériles et contre-productifs. Un autre est probablement leur capacité à se fédérer et mettre en débats leurs ressources.
Les réseaux et l'entraide, déjouer les réflexes de compétition d'une profession libérale
Une des pistes d'avenir de ces groupes est celle de l'entraide. Le métier d'architecte est une profession libérale ancrée dans la notion d'autorat le plus souvent individuel et dans la compétitivité, notamment via la pratique du concours. Mais on voit récemment une tendance à contrecarrer cette culture professionnelle notamment à travers la création de plusieurs réseaux de solidarité entre paires. Le Mouvement de l'urbanisme culturel, créé en 2023 et le réseau Superville, créé en 2025 sont deux tentatives récentes qui s'inscrivent en parallèle d'autres mouvements comme celui de la Frugalité Heureuse et Créative déjà cité (2018), la Fédération des Accompagnateurices à l’autoproduction et à l’entraide dans le bâtiment (FédAc, 2015) ou dans un autre genre côté maîtrise d'ouvrage le réseau BRUDED qui regroupe 280 collectivités en Bretagne depuis 2005. Ces réseaux sont prometteurs pour les années à venir et permettent autant à ses acteurs de s'encapaciter mutuellement lors de rencontres et de partage de ressources que de constituer des plaidoyers convaincants pour influencer de potentielles collectivités et porteur.euses de projets.

Certain.es acteur.ices cherchent à déjouer les réflexes d'individualisation et de mises en compétition propres aux cultures professionnelles libérales des métiers de la conception. Des réseaux nationaux s'organisent et favorisent l'entraide et les dynamiques de plaidoyer, comme le Mouvement de l'Urbanisme Culturel ou le réseau Superville.
crédit photo : Collectif Etc
Les institutions soutiennent ces logiques de réseaux comme la Preuve par 7, le pOlau qui donnera naissance à l'Académie de l'urbanisme culturel puis au Mouvement éponyme et tout récemment la Clause culture qui cherche à favoriser le rôle des arts dans les transformations d'espaces publics. On notera aussi le soutien au démarrage du Diplôme Universitaire initié par Yes We Camp et Ancoats. On ne peut qu'espérer que ces réseaux naissants trouvent au-delà de leurs périmètres respectifs des espaces communs d'échanges, débats et d'alliances pour soutenir, influencer et multiplier des cadres de commandes autant que soutenir la quantité de jeunes professionnels qui cherchent de l'espoir dans leur futurs métiers de concepteur.ices.
Et s'il semble impossible de voir quelque chose dans la boule de cristal des dérives du monde néolibéral et des tourments actuels dans lesquels il nous plonge toustes, plusieurs pistes dessinent tout de même un avenir optimiste à ces pratiques. Elles sont peut-être de nouveaux points de départs pour que de plus jeunes poussent plus loin l'expérimentation et ne se satisfassent du périmètre redessiné par les plus vieux d'entre les groupes déjà cités, toujours à renégocier.

Continuer à expérimenter et espérer dans les failles de la modernité
Être du côté de la commande : les foncières solidaires
Plusieurs structures s’investissent aussi sur de nouveaux terrains comme celui des foncières solidaires. Ainsi l'association Quatorze participe à créer la foncière solidaire WECO pour développer leurs valeurs originelles de lutte contre l'exclusion et d'accès à un logement décent pour tous. De même, Plateau Urbain s'associe au Sens de la ville pour créer Base Commune, spécialisée dans « les rez-de-chaussée » et « qui a pour ambition de renverser les règles du marché immobilier ». Des architectes comme Encore Heureux ont investi près de 200 000 euros dans leur projet d'occupation du patrimoine vacant de la Halle aux poissons au Havre avec l'appui de la foncière solidaire Bellevilles. On peut aussi noter leur tentative de pérenniser une occupation temporaire avec la foncière Essentiel du lieu des 8 Pillards à Marseille que le Collectif Etc et le Cabanon Vertical ont participé à créer (concours perdu, 2023). Des groupes aussi pionniers que l'Atelier d'Architecture Autogéré (AAA, créé en 2001) s'impliquent dans de tels projets comme le WikiVillage qu'ils ont participés à créer dans le 20ème arrondissement de Paris avec la foncière solidaire Etic (2024), dans le même quartier où il livrait une micro-architecture solidaire avant-gardiste en 2006, au 56 rue Saint-Blaise. Il y a là des terrains fertiles pour penser d'autres manières de faire de l'architecture dans lesquelles les expérimentations des vingts dernières années trouveraient un plein épanouissement avec leur capacité à tenir des budgets serrés par des mises en oeuvres frugales et à fédérer des communautés autour de méthodologiques conviviales et de lieux aux usages mouvants.
Rural gaze
Et ces horizons se dessinent aussi en milieu rural où des foncières solidaires comme Terre de liens ou Village Vivants rebattent les cartes de la revitalisation des campagnes, ce que l'on peut mettre en perspective avec l'installation de plusieurs des structures déjà citées hors des grandes métropoles. On pense à l'Atelier Bivouac qui participe au tiers-lieu du Moulinage de Chirols (ancienne industrie textile), à Bonjour Cascade, impliqué dans la création de La Californie, tiers lieu à Toucy en Bourgogne, ou encore Rural Combo dans le Puy-de-dôme monté entre autre par d'anciens fondateurs de Bellastock et impliqués dans la transformation d'un ancien couvent jésuite à Billom. Ces derniers font partie d'un réseau informel de collectifs du même type dans le Livradois-Forez comme Carton Plein ou le Pari des Mutations Urbaines (PMU). Là encore, les croisements entre structures expérimentales et architectes sont nombreux et seraient à cultiver. Pour n'en citer qu'un, le travail de l'association Avenir Radieux en Bourgogne est remarquable, tout comme le travail d'Emeline Curien pour en faire le récit dans un ouvrage paru en 2022 et qui regroupe les témoignages d'architectes comme Françoise Fromonot, Simon Teyssou ou Bernard Quirot16.

Un collectif d’architectes (r)anime un ancien collège monument historique : une programmation ouverte menée avec ses usagerEs et tous les acteurs du territoire autour de la réversibilité du patrimoine
crédit photo : Rural Combo
Anciennes friches industrielles et bâtiments publics en déclin sont le décor d'une décroissance économique et d'un déclin démographique : des lieux adaptés à l'expérimentation ? Les campagnes sont parfois plus libres dans leurs manières de faire que dans les métropoles où les maîtrises d'ouvrage sont peut-être paradoxalement devenues trop acculturées, et donc parfois trop rigides dans l'écriture de leurs cahiers des charges. Là encore, des logiques de réseaux permettent de s'entraider et de monter en compétences collectivement, comme en témoigne le travail de RELIER, association d'éducation populaire qui a publié le livre "Tiers lieu à but non lucratif, un recueil pour raconter, penser confronter nos pratiques" avec le réseau des CREFAD17.
Des réseau pédagogiques et scientifiques comme "Perspectives rurales" en architecture (anciennement Espace Rural & Projet Spatial, ERPS) ou le programme Design des Territoires portés par l'Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (ENSAD) de Paris en font l'hypothèse, tout comme nombre d'écoles d'architecture dont certains parcours de master confrontent leurs étudiants à ces enjeux - et aux métiers qui peuvent s'y inventer.
Là encore, ces croisements de milieux, de cultures et d'histoires parfois éloignés n'est pas toujours sans difficultés. Les projections et les fantasmes peuvent aussi se heurter à une réalité dans laquelle les références communes sont à inventer et où la confiance mutuelle reste à construire dans le temps long - ce que n'ont par exemple pas toujours les expériences pédagogiques citées plus haut. La fragilité de ces économies amène son lot de tensions, comme le Collectif Etc a pu en faire l'expérience après l'arrêt soudain du projet la Place des Possibles, un tiers-lieux sur lequel il travaillait avec d'autres dans la Drôme (2019-2022).
Lier le terrain à la recherche et répondre aux attentes des éudiant.es
Depuis plusieurs années, la maturité de plusieurs groupes les a poussé du côté de la recherche et de l'enseignement. Depuis 2018, Yes We Camp pilote un groupe plus large pour créer le Diplôme Universitaire Espaces Communs. Entre 2021 et 2025, le Collectif Etc initie et coordonne An Architecture School of Commons, cycle de recherche-action sur les pédagogies alternatives en architecture entre la France, l'Italie et la Grèce. Ailleurs, la structure Carton Plein impulse le laboratoire de recherche Vieillir Vivant et accueille dans le Puy-de-Dôme le programme Design des mondes montagneux de l'ENSAD Paris. On ne peut que souhaiter que ces initiatives arrivent à influencer aussi les cursus plus classiques des écoles d’architecture, de paysage et d'urbanisme pour en catalyser les transformations, comme cela pourrait être le cas dans la proposition de création d'une Habilitation à la Déprise d'Oeuvre en Contexte Collectif (HDOCC) aux côté de l'HMONP existante faite en 2025. On peut noter le travail de thèse que Joanne Pouzenc, membre du groupe Constructlab, a soutenu en 2024 et qui fait le lien entre ces "pratiques spatiales collaboratives" et les "communautés d'apprentissage" qu'elles permettent. On ne peut qu'adhérer à l'hypothèse de cette "nouvelle culture contemporaine du travail basé sur l’apprentissage convivial dans une économie post-productive".
Mais les écoles d'architecture ont aussi beaucoup évolué ces dernières années, tout comme leurs enseignant.es. Un des marqueurs est la série d'incubateurs mis en place à Paris Est (échelle un), l'Ecole Nationale Supérieure d'Architecture de Clermont-Ferrand (SANA) et l'ENSA Paris La Villette (Banc d'essai(s)) qui traitent de sujets proches de ceux abordés par les structures mentionnées ici. On peut le voir dans certains thèmes de leur dernier festival géré conjointement par les trois incubateurs : réemploi, ressources et filières, métiers décalés. Un autre exemple qui donne le ton sont les projets mis en place par Mathieu Delorme depuis sa nomination à la direction de Paris Est, par ailleurs initiateur de l'Hypothèse Collaborative en 2016 au sein de l'atelier georges. On retrouve des sujets similaires à travers sa volonté de faire de l'école un service public pour son propre territoire et la multiplication des liens avec les associations et institutions du quartier, ou encore par la mise au travail des étudiants sur des territoires et des commandes réelles en partenariat avec la Direction Départemental des Territoires des Ardennes – qui au passage s'inspire et découvre des méthodes de travail qu'elle ne connaissait peut-être pas. De futurs cadres de commandes innovants pour les étudiants bientôt professionnels ?
On ne peut lister toutes les initiatives ici tant elles sont nombreuses. Vous en trouverez un certain nombre réunies dans les colloques initiés dans le programme An Architecture School of Commons par Théa Manola et Roberta Ghelli à l'ENSA Grenoble ou dans cet article de l'Ecole du terrain. Mais ces exemples de liens entre praticien.nes et chercheuses sont encore à construire : espérons que des programmes de recherche comme celui coordonné par Véronique Biau18 puisse se lier concrètement à des activités de terrain et aider à étayer et renforcer les expérimentations qu'ielles observent. Car ces dernières ne peuvent exister sans les relais dans les institutions qui les comprennent, les encouragent et leurs permettent souvent de se lancer.

Les courroies de transmissions et relais réglementaires
Au-delà des écoles, des institutions comme les Parcs Naturels Régionaux (PNR), les Maisons de l'architecture ou les Conseils Architecture Urbanisme et Environnement (CAUE) se sont aussi nourries de ces expérimentations dont elles sont parfois très proches, comme en témoignent les liens entre le PNR des Monts d'Ardèche et l'Atelier Bivouac ou ceux entre Territoires pionniers (Maison de l'architecture de Normandie) et YA+K. En 2025, Antoine Aubinais, ancien membre fondateur de Bellastock, est devenu directeur du CAUE d'Ardèche pour lequel il travaille à dégager du temps libre et du budget pour inciter ses salariés à l’expérimentation.
Derrière les foncière, la ruralité, la recherche et les relais, on notera finalement l'importance de la règlementation et la jurisprudence. Pour permettre à ces expérimentations de continuer à se professionnaliser, on notera l'importance d'écrire des cadres réglementaires plus clairs. On a vu comme des lois pouvaient aider comme sur le réemploi et le permis d'expérimenter. Anciennement, la loi relative à la Solidarité et au Renouvellement Urbain (SRU) de 2000 avait permis à des groupes pionniers comme Bruit du frigo de répondre aux attentes de participation des habitant.es dans les projets de renouvellement urbain et de faire leurs premiers projets. Aujourd'hui, on peut saluer l’initiative de la clause culture portée par le POLAU qui va dans ce sens d'un soutien administratif et budgétaire aux liens entre art et aménagement: « cet outil permet l’intégration de démarches culturelles dès l’amont des projets d’aménagement, architecturaux et d’urbanisme. »
Mais il reste encore du travail pour aller dans ce sens, notamment si l'on souhaite pérenniser ces expérimentations et asseoir le déplacement des pratiques du transitoire vers le pérenne. Lorsqu'une action pilote de conception-réalisation dans un espace public est menée par un membre d'un groupement de maîtrise d’œuvre, qui va réceptionner l'aménagement ? Est-ce qu'une simple signature du mandataire peut suffire ? Est-ce qu'il doit s'assurer pour une décennal ? Est-ce qu'une simple convention suffit ?
Les groupes d'architectes expérimentaux ne sont pas encore des morts-vivants
"A partir d'un certain point, les cultures se rangent dans une voie de garage, cessent de se renouveler, se sédimentent sous forme de Traditions. Elles ne meurent pas, elles deviennent mortes-vivantes (...). Les cultures ne jouissent que pour un temps d'une vivacité, d'un mordant, (...) et lorsque leur volonté de puissance diminue, leur capacité à définir une époque se perd."19 J'aimerais pouvoir échanger avec le spectre de Mark Fisher (1968-2017) et observer à ses côtés l'architecture dans "le capitalisme tardif". Aurait-il perçu les expérimentations racontées dans cet article comme des tentatives sérieuses de dépasser ce qu'il appelait le réalisme capitaliste, cette incapacité collective à imaginer autre chose que le capitalisme ? On ne peut qu'espérer que les fantômes de la contre-culture et des utopies des années 70, souvent convoqués par les groupes cités ici, arrivent encore à nous toucher. Que cette hantologie architecturale continue de nourrir l'engagement et le pouvoir d'imagination de ces architectes aujourd'hui entre la marge et le centre.
Car c'est l'imagination qui leur permet de rester utopique, autant dans les discours que dans les projets. Cette utopie radicale20 qui permet autant de trouver confiance en soi que d'inventer d'autres choses sur le terrain, de répondre autrement aux commandes déjà écrites. C'est un pied de biche qui doit servir à fracturer les portes d'un futur confisqué par des décennies de néolibéralisme. C'est là le pouvoir qu'on prête parfois aux architectes, de mettre leur créativité au service de cette effraction vers un futur désirable, de montrer par le projet que d'autres récits peuvent être écrits21. Comme le dit Charlotte Malterre Barthes : "Les praticiens peuvent s’organiser pour reprendre ce pouvoir, en contribuant à des formes plus équitables de production de l’espace, simplement en redéployant leurs compétences professionnelles."22
La création et la préservation de biens communs, la mise en relief des controverses et la traversée des conflits sont au coeur des projets racontés dans cet article. Ils composent un monde qui rend possible l'altérité dans la fabrique de nos territoires. C'est une de leurs qualités les plus essentielles à une époque où le repli identitaire et la cécité aux dérèglement des milieux sont partout promus par une bande de dangereux fanatiques. Les expérimentations défendues ici sont des résistances qui se fabriquent en marchant, des écoles à contre-courant où l'apprentissage vaut autant pour celleux qui en font l'expérience que pour celleux qui les rendent possibles. Nombre des défis qui guettent ces structures peuvent être déjoués si elles continuent de tirer les leçons de plusieurs décennies d'expériences et à favoriser la transmission. Autant de chantiers qu'il leur faut rendre aussi joyeux et combatifs que les expérimentations même qu'elles inventent partout en France, et de plus en plus ailleurs en Europe.
- Voir son concept de « Spatial agency » et le site internet éponyme qui tenta en un catalogue de ces pratiques.
- Pierre Chabard. « Utilitas, Firmitas, Austeritas », Criticat, n°17, printemps 2016
- Bettina Horsch, Pauline Ouvrard. « L’École d’architecture et après ? Enquête sur les bifurqueurs et reconvertis, le cas des jeunes diplômés de l’ENSA Nantes ». Les Cahiers de la recherche architecturale, urbaine et paysagère, 2024
- Mark Fisher, Le Réalisme capitaliste, éditions Entremonde, 2018
- Programme Erasmus +. Tous les résultats sont disponibles ici : www.asoc.eu.com
- Collectif Etc. Construire sans se trahir, Appel à professionnaliser les expérimentations en architecture. Editions Hyperville, 2025
- https://www.amisdelaterre.org/actu-groupe-local/porte-de-montreuil-un-projet-durbanisme-depasse/sa
- Ielles possèdent une association loi 1901 et deux SCOP, l’un de construction et l’autre de maitrise d’oeuvre.
- Ielles possèdent deux structures, une pour la construction et une pour la maitrise d’oeuvre.
- (Equerre d’argent 2022, AJAP 2023)
- Marché public de conception et la réalisation des aires de loisirs dans les Jardins de l’Estuaire par la SAMOA
- Correia, M. (2018). L’envers des friches culturelles Quand l’attelage public-privé fabrique la gentrification. Revue du Crieur, 11(3), 52-67.
- Alexis, YA+K, entretien individuel.
- Nancy Ottaviano lors de la table ronde à la Gaité Lyrique, v. Construire sans se trahir, Collectif Etc, éd. Hyperville, 2025
- V. par exemple la lutte contre le projet de rénovation de la Place de la Plaine à Marseille, racontée entre autre dans le film La Bataille de la Plaine, Thomas Hakenholz, Nicolas Burlaud, Sandra Ach.
- Pesmes. Art de construire et engagement territorial. Émeline Curien (dir.) et Luc Boegly. Building Books. 2022
- Tiers-lieux à but non-lucratif. Un recueil pour raconter, penser et confronter nos pratiques. RELIER et Réseau des CREFAD. Autoédité. 2022
- Architectes, urbanistes et paysagistes face aux défis du XXIème siècle, 2024. Financements Agence Nationale de la Recherche CE41 – Les sociétés contemporaines : états, dynamiques et transformations.
- Mark Fisher, k-punk, Fictions, musique et politique dans le capitalisme tardif. Editions Audimat. 2025
- Alice Carabédian. Utopie radicale. Seuil, 2022
- V. l’exposition sur les contre-projets par la Maison de l’architecture Archipel et le réseau de la frugalité heureuse et créative
- Charlotte Malterre-Barthes, A moratorium on new construction, Sternberg press, 2025 Traduction pour l’article.