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Transfert, zone d'art et de culture

Pendant cinq ans, une association d'urbanisme culturel s'est installée sur une ZAC afin d'expérimenter une fabrique de la ville conviviale et hospitalière

En résumé

Commanditaire :  Nantes Métropole
Maîtrise d’ouvrage de la ZAC : Nantes Métropole Aménagement
Maîtrise d’usage : Association Pick Up Production
Maîtrise d’œuvre de la ZAC : Cabinet d’urbanisme Obras ; agence de paysagistes D’ici-là ; Vraiment-vraiment pour l’assistance à maîtrise d’ouvrage sur la participation citoyenne
Acteurs présents sur Transfert missionnés par Pick Up Production : Pierrick Beillevaire, architecte urbaniste co-directeur de l’agence In Situ Architecture Culture(S) et Ville pour la maîtrise d’œuvre ; Julien Blouin, urbaniste et directeur de l’agence WeAgri et Nicolas Galin, concepteur paysagiste à l’Atelier Campo pour le projet de végétalisation du site
Cadre de l’occupation du projet Transfert : convention d’objectifs et de moyens
Budget du projet Transfert : 5,4 millions d’euros en fonctionnement répartis sur cinq ans et 2,4 millions d’euros d’investissement répartis sur deux ans (Nantes Métropole), 30 000 euros annuels (Ville de Rezé)

Chronologie synthétique

1933 : implantation des abattoirs de la Ville de Nantes à Rezé
2015 : destruction des anciens abattoirs, fermés en 1995
2018 : signature d’une convention d’objectifs et de moyens entre Nantes Métropole et Pick Up Production pour l’occupation temporaire du site ; création de la ZAC de Pirmil-les-Isles
2019 : premiers travaux sur les espaces publics de la ZAC
2020 : le confinement retarde l’avancée du projet ; la nouvelle équipe municipale de Rezé déclare un moratoire sur les projets urbains
2021 : à la fin du moratoire, Transfert est exclu du projet d’aménagement urbain
2023 : démantèlement de Transfert

Une ville foraine

Rédaction l’École du Terrain, novembre 2023
Entretiens avec Fanny Broyelle, Nicolas Reverdito, Sébastien Marqué / Pick Up Production

On a marché sur la Lune. C’est l’impression qu’eurent les membres de l’association Pick Up Production en arrivant sur le terrain qu’ils et elles allaient pouvoir occuper : d’anciens abattoirs réduits en gravier sur 15 hectares à la ronde encaissés entre une zone commerciale et une autoroute infranchissable, le tout sous un couloir aérien. Nous sommes à Rezé, face à Nantes, sur la Zone d’Aménagement Concertée (ZAC) de Pirmil-les-Isles, créée en juin 2018 pour accueillir, à l’horizon 2030, 3 300 logements, un grand parc et 50 000m² d’espaces d’activités. En attendant, Nantes Métropole, l’intercommunalité propriétaire du terrain et sa société publique locale d’aménagement Nantes Métropole Aménagement, veulent expérimenter l’occupation longue durée du terrain par un projet artistique et culturel qui pourrait influer sur le projet urbain à venir. 

A Nantes, Pick Up Production est une association connue depuis 1999 pour ses occupations artistiques temporaires, notamment dans le cadre estival du Voyage à Nantes - événements autour du hip hop, expositions dans des bâtiments abandonnés... Mais, frustrée que celles-ci n’infusent jamais le futur projet urbain des lieux qu’elle occupe, l’association souhaite s’impliquer davantage dans la fabrique de la ville et proposer une occupation artistique de plus longue durée. Elle se met alors en recherche active d’un site d’accueil sur la métropole. Une première prise de contact a lieu en 2017 avec Nantes Métropole Aménagement qui propose à Pick Up Production de réfléchir à une occupation de plusieurs années du terrain de la ZAC de Pirmil-les-Isles à Rezé. L’association conçoit alors le projet « Transfert » qu’elle soumet à la direction de la culture de Nantes Métropole pour obtenir une subvention. Celle-ci, conséquente – 5,4 millions d’euros en fonctionnement répartis sur cinq ans et 2,4 millions d’euros d’investissement répartis sur deux ans – est votée. Un premier accordement entre des acteurs et actrices de champs divers – culturel avec Pick Up Production, politique avec Nantes Métropole et la Ville de Rezé, urbanistique avec Nantes Métropole Aménagement. Tous trois prennent le risque de monter une expérimentation à grande échelle afin de voir comment un projet culturel pourrait impacter un projet urbain et, en miroir, comment la fabrique de la ville peut influer sur la création artistique. 

En mars 2023, Transfert doit plier bagage mais surtout démonter tout ce qu’ils et elles ont construit, jusqu’aux réseaux d’eau et d’électricité, pour laisser le terrain comme ils et elles l’avaient trouvé en 2018 et faire place au chantier du projet urbain. Que s’est-il passé pour en arriver là ? Comment l’accordement initial a-t-il pu conduire, entre le projet culturel de l’association et le projet d’aménagement, à deux chemins tellement parallèles qu’ils ne se rencontrent plus ? 

C’est cette histoire qu’il faut raconter pour comprendre, via l’exemple de Transfert, les conditions d’un urbanisme progressif à partir des usages. Sommes-nous condamnés à ce que les expérimentations culturelles et sensibles cèdent la place aux mécanismes classiques de l’aménagement ? Qu’elles occupent un terrain de manière temporaire et le valorisent en ne laissant pas d’autres traces dans le futur projet architectural qu’un souvenir ? Évidemment non. L’École du terrain a documenté d’autres projets dans lesquels un aménageur et une collectivité acceptent un déplacement de leurs manières de faire habituelles, une redirection de leur métier. Mais alors, que serait un quartier culturel, un quartier sensible ? Quels enseignements peut-on tirer du projet Transfert ? Nous affinerons ces questions, notamment avec Fanny Broyelle, directrice adjointe de Pick Up Production responsable des projets et du laboratoire. « Avant Transfert, j’ai travaillé sur deux projets à Marseille, raconte-t-elle, que j’appelle des aventures artistiques et culturelles en milieu urbain. Ces expérimentations ont duré au moins trois à quatre ans et dépassent la création artistique pour toucher au socio-culturel, à l’éducation, à l’insertion, au sport, aux loisirs… Quand j’arrive à Nantes, voilà six, sept ans que je fais de la recherche en sociologie à partir de ces terrains au sein d’un laboratoire1 ». Transfert devient alors le troisième terrain de sa thèse2 soutenue en 2024 sur les aventures artistiques et culturelles en milieu urbain. C’est dans le cadre de cette recherche qu’elle met au point le concept de « principe d’accordement ». Après Howard Becker à la fin des années 19803, les sociologues Luc Boltanski et Laurent Thévenot proposent une sociologie des conventions4. Le terme de convention s’entend ici comme « des cadres interprétatifs mis au point et utilisés par des acteurs afin de procéder à l’évaluation des situations d’action et à leur coordination5 ». Une pratique comme l’improvisation, par exemple, est valorisée chez les acteurs et actrices du champ culturel mais disqualifiée chez celles et ceux du champ architectural, qui préfèrent des processus scientifiquement validés. Comment, dès lors, faire dialoguer ces différents milieux ? Ce sont les conditions de ce dialogue que Fanny Broyelle étudie en se référant à la métaphore de l’accordement qui voit, par exemple, les différents instruments d’un orchestre s’accorder pour jouer ensemble6. Dans le droit féodal, l’accordement avait également le sens d’un arrangement, de la signature d’une convention, d’un accord suite à une décision commune. Ainsi posée, l’histoire du projet Transfert peut se raconter comme la scansion de plusieurs accordements et désaccordements. 

Un projet culturel pour penser autrement la ville

Mais d’abord, c’était quoi Transfert ? Un récit pour mieux habiter cet espace inhospitalier : celui de pionnierEs qui, au milieu de ce désert, trouveraient une source d’eau et s’installeraient autour pour y créer une ville. Une histoire en cinq chapitres comme autant d’années, racontée par Nicolas Reverdito, directeur de Pick Up Production : « Le premier chapitre, c’était la révélation du site. La deuxième année : l’organisation, tous les bureaux de Pick Up Production s’installent sur place. La troisième année : l’invitation, là où on a commencé à créer des cartes blanches et à inviter certaines compagnies à réfléchir à nos problématiques auxquelles elles répondraient avec leurs moyens artistiques. La quatrième année : l’appropriation. Et cette année : la conclusion ». 

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La vue aérienne des anciens abattoirs © Valery Joncheray

Transfert c’est aussi un esprit d’expérimentation et d’improvisation, venu du hip hop, qui caractérise bien ce projet dont les intentions - le vivre-ensemble par la culture - comptaient bien davantage que la finalité architecturale. « Une utopie dans notre société capitaliste, un imbroglio complexe à faire comprendre », complète Sébastien Marqué photographe réalisateur, co-auteur de Transfert. Un projet d’emblée culturel donc, pensé et scénographié par des artistes - dont David Bartex, peintre qui chemina avec la compagnie de théâtre de rue Royal De Luxe, basée à Nantes et bien connue pour ses immenses chars articulés d’animaux et de créatures géantes. Des totems géants faits de conteneurs, de grands chapiteaux, un vieux remorqueur échoué sur un lit de rochers. Un lieu, une ville où l’on pouvait venir boire un verre, réparer son vélo, participer à un atelier de brassage de bière ou de yoga, jouer à la pétanque, écouter des débats, assister à des concerts ou des représentations théâtrales, au largage d’une montgolfière ou à un feu d’artifice. « Il y avait énormément de raisons de venir à Transfert, résume Fanny Broyelle, pas forcément avec un but culturel mais une fois sur place, nous étions mis en présence d’un univers artistique ». Mais un projet culturel dont l’ambition était de penser autrement la ville. Pour cela, les néophytes de Pick Up Production s’adjoignirent le concours de Pierrick Beillevaire, architecte urbaniste co-directeur de l’agence In Situ Architecture Culture(S) et Ville, décédé en août 2023 et de Julien Blouin, urbaniste et directeur de l’agence We Agri spécialisée dans l’agriculture urbaine, avec Nicolas Galin, concepteur paysagiste à Atelier Campo. Ces deux derniers ont réfléchi au cours d’ateliers participatifs, en lien avec le service des espaces verts de la Ville de Rezé, aux moyens d’implanter du vivant dans ce sol relativement hostile - 30 à 40 centimètres de béton concassé avant d’atteindre le sable typique de la Loire. L’agence In Situ, elle, a davantage assisté Pick Up Production dans le montage architectural de son projet, et notamment pour le permis de construire - le projet Transfert ayant duré cinq ans, les installations construites n’étaient pas saisonnières. Et Pierrick Beillevaire de résumer la singularité du projet : « D’ordinaire, on commence la construction d’une ville par les routes et le bâti. Il y manque donc la pratique et la mémoire populaire des habitants qui seules tissent les liens d’une ville. C’est ce qui s’est produit à l’île de Nantes, beau projet urbanistique mais qui, la nuit, devient désert faute d’appropriation par les Nantais. Avec Transfert s’expérimente donc une ville qui, avant le bâti de la future ZAC, expérimente d’abord les pratiques populaires d’un lieu ».

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Les premières installations de Transfert, 2018 © Valery Joncheray

Accordement : signature de deux conventions

Premier accordement, donc, début 2018, après que Nantes Métropole et sa société d’aménagement aient proposé à Pick Up Production de réfléchir à un projet de requalification et d’appropriation de cette friche urbaine. La métropole (singulièrement sa direction de la culture) signe avec l’association une convention d’objectifs et de moyens - qui vaut convention d’occupation - pour cinq ans. Une subvention pluriannuelle de fonctionnement d’un montant de 5,4 millions d’euros en fonctionnement répartis sur cinq ans et de 2,4 millions d’euros d’investissement répartis sur deux ans est allouée à l’association pour la mise en place de Transfert, « projet particulièrement ambitieux d’urbanisme artistique et culturel transitoire ». Bien que les indicateurs d’évaluation ne concernent que le volet de l’action culturelle (programmation, production, accueil d’artistes, actions envers les scolaires, les personnes précaires, fréquentation, etc.), l’objet de la convention stipule que Transfert « a l’ambition de participer à une réflexion sur la construction des urbanités de demain » et que « le projet interroge, dès l’origine, l’héritage urbain qu’il souhaite imprimer à l’opération d’aménagement programmée sur le site ». « Au départ, explique Fanny Broyelle, une convention tripartite aurait dû être signée entre Nantes Métropole, la Ville de Rezé et Transfert. Il y a finalement eu deux conventions, celle avec Nantes Métropole, et celle avec la Ville de Rezé, d’un montant annuel de 30 000 euros, renouvelée chaque année et moins claire sur l’objet urbain de Transfert ». Si un chargé de mission de la direction de l’urbanisme est présent dès les premières réunions, Fanny Broyelle reconnaît une absence d’appui politique de l’élu concerné. Avec le recul, elle explique « qu’il a manqué un cahier des charges de Nantes Métropole à son aménageur qui aurait pris en compte Transfert ». Au lieu de quoi, l’association travaille au début avec Nantes Métropole Aménagement en vertu d’un accord de bonne volonté de la part des chargéEs d’opérations. 

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Installation du village de Transfert, 2018 © David Gallard

Pick Up Production a les clés du lieu en janvier 2018, la ZAC est constituée en juin et l’équipe de maîtrise d’œuvre (le cabinet d’urbanisme Obras et l’agence de paysagistes D’ici-là) est désignée en septembre. « Les années 2018 et 2019 se passent bien, raconte Fanny Broyelle : nous travaillons beaucoup avec l’aménageur. Les premiers objets de la ZAC, deux jardins test, sortent de terre et nous sommes associés aux réunions, aux ateliers, nous participons à l’élaboration des dessins, intégrés à la scénographie de Transfert, pour que les jardins puissent à la fois faire partie du projet culturel et être un espace de vie urbain. Nous apportons beaucoup d’informations, notamment sur les usages, les flux d’usagers. En parallèle, nous installons le laboratoire de recherche-action de Transfert avec ce double enjeu de production de connaissance et de logique d’action. Si, lors de la première saison, le caractère événementiel et festif a un peu pris le dessus sur le caractère expérimental, nous rééquilibrons les choses pour la saison 2 pour travailler davantage sur un lieu de vie et de fabrique ». 

Désaccordement : confinement et changement d'équipe municipale

2020 signe le premier désaccordement : le confinement interrompt les travaux sur les jardins - l’aménageur décide de reporter à l’année suivante la plantation des arbres - et les discussions entre Pick Up Production, l’aménageur et la maîtrise d’œuvre. Dans le contexte des élections municipales, le coût du projet Transfert est parfois critiqué par l’opposition à Johanna Rolland, maire de Nantes et présidente de la métropole, qui sera, malgré tout, réélue avec une équipe métropolitaine remodelée (notamment l’élu chargé du tourisme et des équipements culturels). Mais c’est surtout le changement d’équipe municipale à Rezé qui fait basculer le projet. En juin 2020, le maire Gérard Allard, soutien de Transfert, n’est pas réélu. Hervé Neau, ancien adjoint au dialogue citoyen, devient maire à la tête d’une liste dissidente. Un moratoire d’un an sur les projets urbains engagés par la précédente municipalité est décidé, dont la ZAC de Pirmil-les-Isles. « Nous rencontrons la nouvelle équipe, raconte Fanny Broyelle, et constatons de vives réticences à l’égard de Transfert. Ils n’ont pas suivi les expérimentations engagées depuis plus de deux ans et nous blâment de ne pas travailler assez avec des artistes rezéens... Toute l’année du moratoire est ponctuée de signes de distance : plus personne, ni l’aménageur, ni la maîtrise d’œuvre, ne nous parle. Mais nous étions en plein dans les problématiques liées au confinement, l’accueil du public dans les espaces culturels, ça ne nous a pas trop alerté à ce moment-là ». 

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Le village Transfert en 2021 © Jeremy Jehanin

« En septembre 2021, continue Fanny Broyelle, à la sortie du moratoire, nous constatons que les discussions sur le projet urbain avaient continué sans nous pendant un an et que le projet Transfert avait été complètement exclu. Et ce malgré toutes les instances de gouvernance qui avaient été mises en place avec tous les acteurs du projet. Nous alertons tous nos interlocuteurs sur ce point mais réalisons que la Ville de Rezé ne veut plus de Transfert dans un projet urbain orienté vers la transition écologique. Transfert n’était plus vu que comme un projet d’animation culturelle temporaire, au mépris de son objet d’expérimentation urbaine ». La direction de l’urbanisme de Nantes Métropole reprend la main sur le projet. Il semble trop tard pour Transfert, « les décisions ont déjà été prises, les actes politiques déjà posés ». Fabrice Roussel, premier adjoint métropolitain chargé des espaces culturels, s’insurge que le projet urbain ne prenne en compte aucune des expérimentations de Transfert. Alors que l’expérimentation touche bientôt à sa fin, Pick Up Production propose alors quatre recommandations, comme autant de nouveaux principes d’accordements entre toutes les parties prenantes, pour la future opération d’aménagement. D’abord, un legs aux habitantEs des constructions de Transfert. Ensuite, la transmission de l’état d’esprit de Transfert, que l’aspect ouvert et culturel infuse sur le futur chantier d’aménagement. Puis, envisager, dans la ZAC, un espace public, un îlot dédié à l’art et à la culture. Enfin, travailler au retour d’expérience de Transfert et à son essaimage sur d’autres projets urbains. 

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Le village Transfert en 2022 © Noemie Saintilan

Désaccordement : recommandations de Transfert, concertation publique et démolition

« Toutes ces recommandations se sont effondrées comme un château de carte, déplore Fanny Broyelle. Pour le legs des constructions, on nous a répondu que c’était trop cher, que cela posait des problèmes de maintenance et que notre esthétique ne correspondait pas à celle du futur quartier. L’idée d’un chantier ouvert comme un acte culturel a également été balayée. Ne nous restait que l’essaimage, sachant que ni l’aménageur, ni la maîtrise d’œuvre, ni la Ville de Rezé, ni la direction de l’urbanisme ne se sont appropriées l’expérience de Transfert, dont l’objet urbain a peu à peu été invisibilisé pour ne laisser place qu’à son caractère éphémère d’animation ». 

En septembre 2021, alors que la ZAC entre dans sa phase opérationnelle, une concertation publique est organisée avec les habitantEs par une agence de design parisienne, qui ne prend quasiment pas en compte les travaux de Transfert. En cinq ans d’existence, l’association a pourtant expérimenté nombre d’usages : l’importance d’une place publique, lieu de convivialité et d’expression ; la mutualisation des usages dans des espaces laissés libres à l’improvisation des habitantEs ; un travail esthétique sur les ambiances et l’apport de l’art dans l’espace public, des présences artistiques qui amènent les usagerEs à se rencontrer et à créer un sentiment d’appartenance, une mémoire collective. Voilà ce que serait un quartier culturel, un quartier sensible. Mais, au fur et à mesure des années, le récit de la future ZAC s’oriente définitivement vers l’environnement et délaisse la culture. Une ville « nature », durable et vivable, certes, mais qui arase le passé industriel du lieu (les anciens abattoirs) et celui, créatif, des squats et du graffiti avant même l’expérience de Transfert. En septembre 2022, Pick Up Production découvre l’existence, depuis 2018, d’un comité de pilotage, instance de gouvernance de la ZAC à laquelle ni l’association, ni la direction de la culture de la métropole n’ont été invitées. Le projet Transfert est définitivement exclu du jeu et doit quitter les lieux au 31 mars 2023. « Nous avons décidé de faire ça proprement, explique Fanny Broyelle, et de ne pas tout mettre à la casse. Nous avons travaillé avec la ressourcerie culturelle et l’Agence de la transition écologique (ADEME) pour que tous les éléments du site soient récupérés et non pas recyclés au prix du métal, ce que nous avons réussi pour 80% ». Le terrain doit être laissé dans l’état d’origine, ce qui signifie enlever les réseaux d’eau et d’électricité, le poste haute tension et la borne incendie. Un démantèlement que Fanny Broyelle préfère appeler une démolition. 

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Laboratoire en plein air, 2022 © Romain Charrier

Leçon de Transfert : soutien politique, valoriser les usages, l'expérimentation comme un seul et même projet

Dès lors, que retenir de cette expérimentation qui marqua toutes celles et ceux qui y posèrent le pied ? Quelles leçons en tirer sur les conditions d’un urbanisme progressif à partir des usages ? D’abord, qu’un tel projet n’est pas viable sans un fort soutien politique. A ce titre, le changement d’équipe municipale à Rezé en 2020 constitue sans doute le plus important désaccordement de cette histoire. Qu’il ne peut être engagé que par des acteurs et actrices de l’aménagement, misEs autour de la table dès le début, qui acceptent d’expérimenter d’autres manières de faire - comme c’est le cas au cœur d’une ZAC à Tours, où la Société d’Équipement de Touraine assure en interne la permanence architecturale d’un bâtiment désaffecté avec une cheffe de projet qui y anime et accompagne la préfiguration d’un tiers-lieu et des espaces publics environnants. 

Ensuite, que l’urgence écologique et les crises sociales, étroitement liées, commandent plusieurs changements de paradigme dans la construction de la ville. Les enjeux écologiques ne sont pas incompatibles avec l’art et la culture, qui s’emparent largement de ces sujets et ont fait la preuve de leur capacité à accompagner les transitions. Reconnaître que l’usage d’un lieu, son occupation, l’expérimentation de mille destinations possibles, loin de le détériorer, enrichit sa valeur, le préserve et l’améliore. A ce titre, après avoir cinq ans durant fait repousser la vie sur un terrain des plus inhospitaliers, demander à Transfert de tout remettre en l’état, fût-il improductif relève de l’absurde et d’une gabegie d’argent public (une partie non négligeable de la subvention ayant servi à rendre le terrain habitable et à le raccorder aux réseaux). 

Enfin, utiliser avec prudence le caractère temporaire de telles expérimentations. S’il peut, au départ, rassurer des acteurs et actrices circonspectEs ou pusillanimes, il convient d’assumer l’ambition de laisser un héritage (tel que formulée dans la convention initiale entre Transfert et la métropole) et donc, le caractère davantage transitoire7, mais disons d’emblée pérenne d’un pareil projet. A ce titre, l’occupation du lieu par Transfert, sa mise à l’épreuve par maints usages, constitue d’ores et déjà une étude de faisabilité préalable au projet urbain. C’est le principe d’une programmation ouverte. Dès lors, l’occupation transitoire et l’opération d’aménagement ne sont pas deux projets dissociés et parallèles mais entrelacés. La démarche culturelle, ouverte et transdisciplinaire de Transfert n’est pas le supplément d’âme d’un projet urbain classique mais bien la coloration générale d’une autre manière, itérative, collective, écologiquement sobre et socialement vertueuse, de construire la ville8.

Références documentaires
Rezé : Convention Nantes Métropole - Pick Up Production
Rezé : Convention Nantes Métropole - Pick Up Production • Texte
Texte

Nantes Métropole (singulièrement sa direction de la culture) signe avec l'association Pick Up Production une convention d'objectifs et de moyens - qui vaut convention d'occupation d'occupation - pour cinq ans. Une subvention pluriannuelle de fonctionnement d'un montant de 5,4 millions d'euros d'investissement répartis sur deux ans est allouée à l'association pour la mise en place de Transfert, "projet particulièrement ambitieux d'urbanisme artistique et culturel transitoire".

Rezé : Recommandations de l'équipe de Transfert sur la suite du projet, 2022
Rezé : Recommandations de l'équipe de Transfert sur la suite du projet, 2022 • Texte
Texte

En février 2022, alors que l’expérimentation touche bientôt à sa fin, Pick Up Production propose quatre recommandations, comme autant de nouveaux principes d’accordements entre toutes les parties prenantes, pour la future opération d’aménagement. D’abord, un legs aux habitantEs des constructions de Transfert. Ensuite, la transmission de l’état d’esprit de Transfert, que l’aspect ouvert et culturel infuse sur le futur chantier d’aménagement. Puis, envisager, dans la ZAC, un espace public, un îlot dédié à l’art et à la culture. Enfin, travailler au retour d’expérience de Transfert et à son essaimage sur d’autres projets urbains.

En savoir plus
Notes de bas de page
  1. Le Laboratoire méditerranéen de sociologie (LAMES), devenu, en 2021, MESOPOLHIS est une unité pluridisciplinaire de sciences sociales placée sous la triple tutelle d’Aix-Marseille Université, de Sciences Po Aix et du CNRS.
  2. « Aventures artistiques et culturelles en milieu urbain – Expression du contexte (caractéristiques, volontés, aléas) et principes d’accordement comme culture professionnelle », Ecole Doctorale Espaces Cultures Sociétés, Aix Marseille Université.
  3. Howard Becker, Les Mondes de l’art, Paris, Flammarion, 1988, rééd. 2010.
  4. Luc Boltanski, Laurent Thévenot, De la justification : les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991. Complété par Luc Boltanski, Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.
  5. Rainer Diza-Bone, Laurent Thévenot, « La sociologie des conventions. La théorie des conventions, élément central des nouvelles sciences sociales françaises », Trivium, n°5, 2010, p. 4.
  6. Également pianiste de jazz, le sociologue Howard Becker se demandait comment des musiciens qui ne se connaissent pas, jouant de divers instruments et qui, parfois, ne parlent pas la même langue, étaient capables, en quelques secondes, de jouer ensemble n’importe lequel des titres du répertoire. C’est ainsi que la convention comme compréhension partagée que les acteurs et actrices d’un monde social ont de ce qui les réunit devint un concept qui intéresse autant le musicien que le sociologue.
  7. A l’inverse d’une occupation temporaire, clairement distincte du futur projet d’aménagement qu’elle ne vise pas à influer, une occupation transitoire se pense davantage comme une phase de transition, dont les études et les enseignements servent à construire le projet architectural à venir.
  8. Ce qui est d’autant plus regrettable que la métropole nantaise entame souvent ses projets de ZAC par un équipement culturel ou de transmission : une médiathèque sur la ZAC Bottière-Chénaie, une école à Doulon Gohards.
Voir aussi